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Saxnäs, Suède - Rencontre avec des éleveurs de rennes

16 Feb 2014

 

 

 

Lors de mon séjour à Saxnäs, dans le comté de Västerbotten, dans le sud de la Laponie Suédoise, j’ai eu la chance de rencontrer un éleveur de rennes du nom de Lasse Kuhmunen.

En décembre 2013, Lasse s’est fait connaître en participant à l’émission culinaire de téléréalités : «Det Stora Matslaget» (La Grande Équipe de Cuisine). Lui et son équipe ont remporté la finale grâce à leur pain de viande de renne, faisant ainsi de Klimpfjäll, un des hauts lieux de la gastronomie Suédoise.

 

Avant notre face à face, j’étais quelque peu anxieux et sur la défensive. En effet, les Sames ne sont pas toujours réputés pour être très loquace avec les étrangers. La rencontre s’annonçait difficile car Lasse ne voulait pas parler anglais. J’ai donc dû faire appel à une traductrice anglo-suédoise tout du long. A la fin de notre discussion, j’ai appris qu’il comprenait ce que je disais en anglais, mais qu’il avait peur et un peu honte de parler cette langue qu’il ne maîtrisait pas assez selon lui.

 

J’ai toujours eu un peu de mal à reconnaître le type Same. Pour un oeil expérimenté, cet exercice est très facile mais pas pour moi. Il y a certes des critères physiques qui peuvent sauter aux yeux mais il est parfois difficile de les déceler. En ce qui concerne Lasse, j’ai tout de suite su qu’il était l’homme que je devais rencontrer. Ce petit Monsieur accoudé au comptoir de l’hôtel où nous nous étions donné rendez-vous est le premier Same que je rencontrais et que je reconnaissais avec fierté!

 

Sans trop échanger de regards, nous nous sommes installés à une table, avons commandé des cafés, des petits gâteaux, puis la conversation a timidement commencé. Au fil de notre échange, tous mes a priori et toutes mes craintes se sont très vite volatilisés.

 

Lasse m’a tout d’abord raconté qu’à l’âge de seize ans, il avait arrêté l’école sans vraiment se poser de questions car sa vocation toute tracée et logique était de suivre son père et son grand père dans l’élevage de rennes. Chose que je ne savais pas à l’époque, il faut obligatoirement être Same pour pouvoir être éleveur et faire parti du «Village» (du moins en Norvège et en Suède - la Finlande fonctionne un peu différemment). Il ne s’agit pas d’un village à proprement parler mais d’une association qui donne le droit aux familles de pratiquer l’élevage et qui regroupe également les différents types de marques. Selon ses dires, il faut donc que je me trouve une femme Same si je veux me lancer dans l’élevage du renne. Nous avons longuement parlé de ces marques car c’est un sujet qui m’intrigue et me fascine depuis toujours.

 

 

Les rennes sont des animaux semi domestiqués. Ils appartiennent tous à un propriétaire et il est formellement interdit de les chasser (contrairement à l’élan qui lui est sauvage).

Ces marques servent en quelque sorte de carte d’identité ou de signature pour les animaux. Chaque éleveur en possède une qui lui est propre. Chacune de ses bêtes est marquée et est donc reconnaissable. Les «Renmärken» sont recensées dans de petits livres, par comté et par pays pour faire en sorte que chacune d’entre elles soit identifiable, unique et rattachée à un seul propriétaire.

 

Il s’agit de petites incisions et découpes faites au couteau dans les oreilles des jeunes rennes.

Les marques peuvent être léguée en héritage et se transmettre dans les familles. Mais dans son cas, Lasse possède la sienne, différente de celle de ses deux parents. C’est son père qui lui a acheté la sienne alors que son fils n’était encore qu’un enfant.

 

Lasse m’a fait ces deux dessins : en haut la sienne et en bas celle de son père.

 

 

V : Vänster öra (oreille gauche)

H : Höger öra (oreille droite)

 

 

Je peux vous affirmer que la aussi il faut avoir un oeil aguerri. J’ai eu la chance de pouvoir voir ces marques de près. Sur un renne immobile, j’ai été obligé de toucher ses oreilles pour essayer de les «lire» et même la c’est un travail ardu. Je vous laisse alors imaginer un troupeau de sept mille rennes, apeurés, galopant en rond autour de vous…

Seul un oeil expert peut arriver à voir quelque chose…

 

Une fois cette marque achetée, il est possible de commencer à faire de l’élevage. En général, les troupeaux viennent d’un héritage mais il arrive que certains éleveurs partent de zéro. C'est une chose assez rare et très difficile car il faut cumuler plusieurs emplois pour pouvoir subsister, monter son élevage et acquérir tout le matériel. Ensuite, il faut acheter les bêtes. Seules les mères peuvent être vendues. Le petit né de cette mère achetée portera donc le nouveau marquage. La mère quant à elle portera une bague sur son oreille signalant ainsi le changement de propriétaire. Les anciennes marques disparaissent naturellement à mesure que les animaux meurent.

 

Pourquoi ne pas simplement utiliser des bagues en plastiques me direz vous? Tout simplement parce que celles ci tombent. Une incision est comme une cicatrice et reste à vie.

 

Pour le marquage des jeunes, c’est très simple (sur le papier). Il suffit de repérer une mère avec un petit. Si celle ci vous appartient, il faut capturer son veau pour le marquer. Comme plusieurs troupeaux sont mélangés afin de faciliter les déplacements, les organisations et la surveillance, cette tâche est très longue et nécessite de la patience et de l’adresse.

Lasse m’a aussi appris que si l’un de vos amis n’était pas la pour X raisons, il était possible d’effectuer le marquage à sa place. Il s’agit d’un mode de vie très dur. Il est impossible de prévoir sa vie et ses vacances, car l’animal est toujours prioritaire. A tout moment, les hommes doivent pouvoir intervenir auprès de leurs bêtes.

 

Malgré cette rudesse, Lasse me confirme qu’il n'échangerai cette vie pour rien au monde.

 

Pour finir, j’ai voulu savoir s’il était possible de revenir vers un mode d’élevage traditionnel comme cela se faisait il y a encore deux ou trois générations et par la je voulais parler des grandes migrations à l’ancienne. Lasse a rit car aujourd’hui, il serait impossible d'abandonner son Iphone, son 4x4, ses scooters des neiges et de l’appui de l’hélicoptères pour certaines manoeuvres.

Ces changements de mode de vie et de mentalité se sont opérés en quelques générations seulement. Les traditions ancestrales se sont perdues et les dernières grandes migrations que l’Homme faisait pour  accompagner les animaux sont visibles dans le travail de la photographe Marja Vuorelainen. Erika Larsen quant à elle, artiste contemporaine américaine a assisté aux derniers changements que les nouvelles technologies ont apportés.

 

Aujourd’hui les Hommes laissent les rennes aller vers le Nord en été pour trouver un peu de fraîcheur et les guident pour redescendre près des côtes où il fait moins froid en hiver. Ils n’ont plus besoin de les suivre toute l’année et de vivre à leurs côtés. Les moyens de locomotion rapides font qu’ils peuvent rentrer chez eux le soir et repartir en cas d’urgence.

De nos jours, les Sames de Suède ont donc un mode de vie quasi sédentaire mais leur amour et leur dépendance envers le renne sont à jamais gravés au fond d’eux.

 

C’est sur ces mots que notre entretien s’est achevé et durant cette heure, j’ai pu apercevoir dans ses gestes, dans son regard, qu’il était heureux et fier de me faire partager un petit bout de sa vie et de sa passion. Il était heureux que je puisse m’intéresser à ce qui, pendant de nombreuses années, était relégué au rang de paria.

 

Une autre rencontre qui m’a ému est celle avec Lopme («Neige» en Same). Tomas Nejne un autre éleveur de rennes de la région de Klimpfjäll a eu la gentillesse de m’inviter chez lui pour nourrir les trois rennes qu’il garde.

Lopme est un renne de 4 ans très particulier car il est totalement blanc. Ses yeux sont bleus, il n’est donc pas albinos. Cette fourrure est moins rare à trouver en Norvège car les sols sont plus calcaires et les sédiments qui provoquent cette couleur se transmettent dans le lichen qu’ils mangent. Les rennes blancs sont particuliers. Ils passent énormément de temps à dormir, sont peu méfiants et très dociles. C’est pour cela qu’ils ont peu de chance de survivre à l’état sauvage. En temps normal, les portes de l’enclos ne sont jamais fermées et ce renne vit en liberté, aussi docile et obéissant qu’un chien.

 

Tomas m’a raconté beaucoup de choses sur la santé des rennes et notamment à propos de la protection médicale des animaux. La vaccination est très coûteuse mais elle permet de détruire les parasites qui peuvent se développer dans leur système digestif et dans leurs pelage.

Une dose de vaccin de quatre millilitres coûte 4 SEK soit à peu près 50 centimes d’euros. Pour la vaccination d’un jeune, il faut utiliser un millilitre et pour un adulte le double. Pour un troupeau de deux mille têtes cela revient donc à un total avoisinant les 150 euros. Une somme qu’il est nécessaire de dépenser pour avoir du bétail en bonne santé.

 

Cette conversation fût, comme la première, très bénéfique et m’a apporté de nouveaux éléments de compréhension et de réflexion de ce monde que je ne connaissait à ce jour, qu’à travers des livres et des reportages télé.

Je suis conscient de la chance que j’ai eu d’approcher ces animaux de près, mais je suis d’avantage chanceux d’avoir pu rencontrer et parler à ces éleveurs du Grand Nord. Rares sont les visiteurs qui peuvent se vanter d’une telle chose car les quelques touristes bravant le froid Septentrional se contentent de prendre des photos «avec les rennes du père Noël», mais ne se soucient jamais des Hommes qui côtoient ces animaux au quotidien. Cette expérience m’aura donc rendu davantage curieux sur leur mode de vie et sur leurs traditions.

 

 

 

 

 

 

 

 

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