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Thierry Tillet - L’archéologue méhariste

11 Jul 2019

 

 

 

Thierry Tillet

Archéologue préhistorien spécialiste des milieux extrêmes, en particulier du Sahara 

Échange téléphonique du 05 juillet 2019

 

 

 

 

Alors je suis un archéologue saharien de formation. Depuis quelques années, comme je suis à la retraite, je fais un peu de tout mais je reste avant tout un explorateur saharien. Ça consiste à aller sur des territoires qui ne sont pas très connus, pour voir et découvrir ce qu'il y a. Parfois je vais chercher par rapport à des informations que j'ai eu et dans la majorité des cas - selon l'école de Théodore Monod qui était mon maître - c'est aller et rapporter ce que je trouve. Quand je dis rapporter c'est par écrit ou par photo, jamais matériellement. En archéologie je ne rapporte absolument rien, j'ai de quoi étudier sur place. Alors en géologie je ramène parfois un petit caillou que je n'arrive pas à déterminer pour le faire étudier plus tard et en botanique les photos suffisent souvent. Voilà en quoi ça consiste. Une fois par an, je fais une grosse expédition, généralement en hiver. Avant je partais entre novembre et mars, mais depuis quelques années c'est plus entre janvier et mars de façon à ne pas trop décevoir mon épouse et ma famille.

 

Petit, j'habitais dans un village du Poitou, à Vouillé - près Poitiers sur la route de Nantes - qui était le fameux Campus Vocladensis de Grégoire de Tours, où en 507, Clovis a tué Alaric II le roi des Wisigoths. Je suis donc né dans un haut lieu de l'Histoire ce qui fait que, quand j'étais gamin, je me suis beaucoup intéressé à ce passé. Je me suis mis à chercher des vestiges de l'époque et j'ai trouvé certaines choses encore plus anciennes. Je suis donc devenu archéologue comme ça, par passion et aussi parce que c'était encore possible à l'époque.

 

Et qu'est-ce qui t'a amené à passer de l'étude d'un petit village poitevin, à des zones classées rouges de la planète ?

 

Ça s'est fait doucement car à l'origine je me voyais simplement à travailler dans un musée, je n'avais pas trop d'ambition. Puis petit à petit ça m’a pris, un peu comme tout chercheur. Toutes mes études je les ai faite avec des africanistes. D'abord j'ai trouvé un maître qui était Lionel Balout. C'était l'ancien directeur du Muséum d'Histoire naturelle à Paris et c'est également lui qui était responsable de la momie de Ramsès II quand elle a été soignée en France dans les années 70. J'ai donc fais ma maîtrise avec lui et ensuite j'ai fait une thèse d'État avec le professeur Gabriel Camps.

Puis en 73 Yves Coppens m'a proposé de partir - au lieu de faire mon service militaire - en tant que coopérant au Tchad. J'y suis allé et puis voilà le Sahara est arrivé.

 

Après les zones rouges ce n'est pas moi qui les ai appelé comme ça. Moi je voyage dans des endroits pas très connus, parfois en zones tendues mais je ne suis pas quelqu'un qui essaie de me mettre en difficulté. Mes expéditions je les prépare longtemps avant, je prends contact avec certaines autorités compétentes locales, et pour un voyage d'un mois et demi, ça me demande 6-7-8 mois de préparation. Parfois même cela me demande plusieurs années. D'autant plus que je suis obligé de financer moi-même mes expéditions parce quand j'étais enseignant à l'université, j'étais payé pour ça - en partie du moins. Maintenant que je suis à la retraite je dois tout payer.

 

 

Là encore Théodore Monod m'a poussé à la réflexion car au début, quand j'habitais en Afrique, j'avais une voiture de l'université et une personnelle. Depuis quelques années, sachant que je ne fais plus de fouilles mais seulement de la prospection, c'est impossible de faire ça avec des véhicules. Donc je pars à chameau et tout seul car selon mon expérience, partir avec d'autres ça veut dire un petit bobo par-ci, un problème par-là, ça freine. Quand on est parti, il ne faut pas s'arrêter et ça je pense que c'est la même-chose pour tous nos amis explorateurs. En plus de ça dans le désert tu dois tout prévoir, donc il est impossible d'amener avec toi un spécialiste de chaque chose. Tu es obligé de tout faire. Pour me préparer j'étudie beaucoup les cartes, les photos satellites et je choisis des secteurs bien particuliers. Si tu regardes le tracé de mes 47 ans d'aventures [voir la carte ci-dessus], ça me fait quelque chose comme 70 expéditions scientifiques.

 

 

Sur le terrain tu n'as jamais eu de problème ?

 

Une fois en 78 dans le Djado au Niger, j'étais dans une vallée où j'ai travaillé pendant pas mal d'années et à ce moment-là, je faisais des fouilles. Un soir tard, j'ai voulu terminer mon travail sachant qu'il y avait la pleine lune. On avait qu'un seul véhicule pour deux et un collègue géomorphologue allemand était avec moi. Un vent de sable s'est levé et je n'arrivais plus à trouver le campement. Je ne m'inquiétais pas trop pour moi car je pouvais dormir sur place et le lendemain matin ça allait, mais je m'inquiétais pour lui. Par chance, il y avait un petit acacia, il a pu couper quelques branches mortes pour les enflammer et j'ai réussi à le repérer comme ça.

Une autre fois, je devais faire 800 kilomètres et j'avais noté cinq trous d'eau pour m'approvisionner. Les trois premiers étaient vides, il n'y avait rien dedans et mes chameliers m'ont dit que là, il ne fallait pas faire de conneries. Comme il n’y avait que 60 kilomètres pour rejoindre des puits, ça ne m’inquiétait pas trop et on a quand même fini par trouver un point d’eau. C'est la seule fois où ça a été un peu difficile. Pas au point de vue du terrain, mais physiologiquement parlant car il n'y avait rien. En plus de ça, au Nord du Tchad à la frontière du Soudan, j'avais noté des points - selon les photos satellites - qui auraient pu être des petits arbustes pour nourrir les chameaux et en fait il s'est avéré que c'étaient des rochers ... Ça ne fait pas partie du régime alimentaire de ces pauvres bêtes donc pendant quatre jours ils n'ont pas mangé. Là j'étais vraiment très inquiet. Après on a trouvé une solution mais bon, ça peut arriver.

 

Encore une fois je ne suis pas un intrépide. Je ne vais pas chercher les problèmes. Ça m'est arrivé de voir des dépôts de carburant de trafiquants. Ils ne m'ont jamais fait peur, j'en ai rencontré des quantités et ils ne sont pas emmerdants. Ensuite ils ont plus peur que toi car ils ne veulent juste pas tomber sur les militaires. Ils peuvent être dangereux mais il suffit simplement de ne pas les approcher, ou alors en faisant attention. J'ai plus peur depuis quelques années des imbéciles soi-disant religieux. Ce sont des gens qui ont des véhicules ultra-rapides pour échapper aux autorités alors que moi je suis avec des chameaux. Quand je vois une trace de voiture, je m'arrange pour passer dans des endroits où ils ne peuvent pas rouler. Je suis également habillé comme les Bédouins et je suis accompagné par des locaux. Quand on me voit de loin, on ne sait pas si je suis blanc - du moins on n’est pas censé le voir - donc normalement je ne dois pas avoir de problème.

 

Quand j'ai traversé le Mreyyé en Mauritanie il y a deux ans, tout était plat donc j'avais plus d'inquiétudes. Après je m'arrête toujours dans des endroits où je peux me camoufler en cas de problème. Il ne faut pas être obnubilé par tout ça. Je le sais, je me prépare, j'ai des amis locaux qui me connaissent, en qui j'ai entièrement confiance et qui savent très bien ou je veux aller. Au Niger pendant des années j'étais en relation avec Mano Dayak qui était un directeur d’agence touristique Touareg disparu depuis dans un accident d'avion. Il connaissait toujours mes itinéraires et si j'avais eu un problème, il aurait pu partir sur ma trace car je ne déviais jamais de ma route. Dans le désert je sais naviguer - en ville c'est plus difficile - et je ne cherche vraiment pas la difficulté car mon intérêt est scientifique. Je n'ai rien d'un sportif, d'un intrépide ou je ne sais quoi.

 

 

Quand tu te replonges dans ton enfance, est-ce que tu te souviens quand sont nés tes rêves d'aventures ?

 

Alors tu vas rigoler ... J'ai fais ma communion vers l'âge des 10-12 ans et un moine était venu pour nous parler. C'était un type qui avait été Père Blanc en Afrique centrale je ne sais plus trop où. Il nous avait parlé de ce continent que je ne connaissais que de nom car à l’époque je n'avais jamais pris l'avion, je n'étais jamais sorti de France, donc tout ça c'était bien loin pour moi. Ça m'avait tellement passionné que je voulais devenir un Père Blanc. Très vite, cette vocation m'est sortie de la tête, mais pas l'Afrique par contre. Après j'ai rencontré les africanistes dont je parlais un peu plus tôt, je suis parti grâce à Yves Coppens et voilà ça s'est fait comme ça.

 

Te souviens-tu en qu'elle année tu as intégré la SEF et qui étaient tes parrains ?

 

En quelle année ? Je ne m'en souviens plus ... Théodore Monod m'en avait parlé et ça m'intéressait car j'avais vu qu'il y avait du beau monde. Je me disais que c'était l'occasion de pouvoir parler de ce que je faisais. J'ai donc demandé à intégrer la SEF parce que je faisais des choses par moi-même et non pas parce que j'étais un suiveur de quelqu'un. Il n'y a qu'une fois où j'ai participé à une mission du CNRS mais sinon, dès le début en 73, c'étaient mes propres projets. À ce moment-là j'en ai parlé à Jean-Louis et Odette Bernezat qui sont des grands copains et ils ont bien voulu me parrainer.

 

Qu'est-ce que cela représente pour toi d'être un " explorateur français " ?

 

Français, je ne vois pas ce que ça apporte de plus que d'être Allemand ou Anglais, sauf que dans mon cas, je vais sur des territoires Sahariens qui ont été en majorité français à une époque, donc ça facilite les choses parce qu'on parle la même langue - du moins dans les administrations. Après je suis un explorateur parce que j'explore c'est tout. Encore une fois, je ne fais pas de voyages sportifs. J'ai beaucoup d'amitié et de reconnaissance pour les exploits sportifs, mais je ne vois pas en quoi ce sont des explorateurs. Je trouve ça dommage de ne pas suivre un protocole scientifique pour pouvoir en profiter d'un point de vue physiologique. C'est ce que je disais l'autre jour à Matthieu Tordeur. Pourquoi n'était-il pas en lien avec un labo français pour faire des analyses de sang, des tests d'urines, ou autres ? Il aurait été intéressant de ramener tout ça afin de suivre les résultats en fonction de sa progression dans l'expédition. Pour moi, il faut toujours qu'il y ait du scientifique et de la recherche. En France je ne marche jamais car je n'ai pas de but. Je ne suis pas un sportif mais je le suis par la force des choses quand il faut marcher devant les chameaux, car au final on n'est qu'un tiers du temps sur son dos pour ne pas les crever.

 

Donc qu'est-ce que c'est un explorateur aujourd'hui ? On peut se poser la question car il n'y a pas de territoires qui ne sont pas connus, mais il y a toujours quelque chose à voir. L'avant-dernière année où j'étais enseignant, j'avais une étudiante qui avait un stage à faire avec moi. Elle m'a préparé un site internet pour que je puisse mettre mes photos du désert - je dois en avoir entre 40 et 60 000 - dans le but de les montrer. En mettant des photos du même coin à différentes époques, on peut voir l'évolution des paysages. Ça ça me paraît être un point important. Alors qu'on me dise que tout le désert est connu ... C'est vrai mais il change et il reste toujours à découvrir.

Ce qui me gêne aussi, c'est de partir sur un territoire sans avoir une portion de l'itinéraire qui me relie à une autre expédition précédente. Si on regarde ma carte [au-dessus], il y a des traits partout en Afrique - sauf au Soudan car je n'y suis pas allé - et il me faut toujours qu'une expédition recoupe une autre. Ça me permet de me fixer car sinon j'ai l'impression d'avoir perdu quelque chose. Il y a également des choses qui existaient à un moment et qui ne sont plus là aujourd'hui. Ça mérite quand même d'être étudié ces phénomènes-là.

 

Théodore Monod pour qui j'ai beaucoup d'admiration, avait découvert une petite plante au Tibesti dans les années 40 et quand il a voulu la retrouver il n'y est pas arrivé. Après ce n'est pas parce qu'il ne l'a pas retrouvé qu'elle a disparu, mais c'est un exemple. Sa météorite pareil. Est-ce qu'elle a vraiment existé ? Il y a toujours des choses à faire même à une époque récente. En ce moment je suis en train de rechercher un dépôt caravanier du XIIe siècle - c'est Théodore qui m'avait demandé de le retrouver car c'est lui qui l'avait vu en 1964. Ça fait trois ans que je suis dessus sans l'avoir encore trouvé, même si je suis certainement passé tout près. J'y arriverai un jour. Ce n'est pas la Météorite de Chinguetti, là ça existe vraiment c'est quelque chose de rapporter avec des photos et il y a même des éléments qui se trouvent à Dakar. Le tout c'est de trouver ! Mais trouver quelque chose de dix mètres de diamètre dans une immensité considérable, ce n'est quand même pas facile. Ce dépôt a été décrit en 1969 pour la première fois et c'est, pour paraphraser Théodore - chercher une aiguille dans une botte de foin. Lui n'avait pas de GPS à l'époque et il aurait voulu la situer précisément. Ce n'est pas pour en faire l'étude car on connaît très bien ce genre de chose, mais ce serait vraiment pour répondre à sa demande. Tout ça donne des choses encore à faire dans le Sahara et je n'aurais jamais le temps de tout faire. D'autres le feront après moi.

 

 

 

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