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Guy Rus - L'amour de l'Afrique au contact des ethnies

2 Jul 2019

  

 

 

Guy Rus

Ingénieur télécom à l’export, ethnographe, photographe et réalisateur de films documentaires ethnologiques

Rencontre du 26 juin 2019

 

 

 

 

Guy Rus, j'ai 62 ans, je suis originaire du Pays basque mais depuis peu vivant à Paris. Mes premiers voyages remontent à mon enfance où je suis parti en autonomie en Roumanie à l'âge de 14 ans. Je suis allé voir ma grand-mère qui habitait là-bas et c'est à ce moment là où j'ai vraiment eu cette envie de voyage qui s'est ancrée en moi. À l'époque les gens vivaient comme le décrivait Tolstoï. Les moyens de transport se faisaient encore avec des chevaux et des charrettes ; les villages n'étaient pas goudronnés ; ils n'avaient ni d'électricité ni d'eau, donc on s'éclairait à la lampe et on allait chercher l'eau des puits ; la cuisine était faite de façon traditionnelle où tous les gens faisaient leur propre farine, leur pain, leur beurre, leur confiture, leur miel ainsi que l'élevage de lapins, de porcs et autres. Ils étaient réellement autonomes et ça me changeait vraiment de la France. Quand je suis arrivé là-bas, j'ai pu vivre auprès d’eux et je me suis aperçu que voyager était de se retrouver en dehors de contraintes que la société apportait. Voilà un peu les prémices de cette envie de voyager que j'ai eu, envie qui ne s’est jamais démentie. J'ai fait à peu près une cinquantaine de pays où je suis resté au minimum entre 1 et 3 semaines pour la plupart et pour d'autres je suis resté entre 1 et 6 ans. Au début je suis plutôt allé en Afrique pendant plus de 12 ans et après je suis parti dans d'autres contrées comme en Océanie, en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, en Chine, aux Philippines, en Indonésie, à l'Île Maurice, en Colombie, en Argentine, au Vanuatu … Enfin bref je ne vais pas tous les énumérer. J'ai choisi le métier que j'ai fait seulement pour les voyages. Il n'y avait que ça qui m'intéressait. J'aurais pu faire n'importe quoi du moment qu'il y avait les voyages. J'ai donc trouvé une société qui était très présente à l'export dans les pays les plus retirés du monde car c'était là où nos commerciaux avaient réussi à avoir des contrats et ça tombait bien car c'est justement là où je voulais aller.

 

Lors de mon premier voyage professionnel au Zaïre à à peine 20 ans,  j'ai eu le déclic de savoir que je voulais devenir ethnographe. Aujourd'hui je me donne ce titre et non pas celui d’ethnologue parce que je n'ai pas de diplôme mais je pense faire une VAE prochainement pour changer cela. Je suis donc partie avec une équipe de trois personnes et comme j'étais jeune à l'époque, on ne voulait pas me confier la responsabilité du projet. On m'a alors mis quelqu'un en parallèle eti ça s'est très mal passé. À l'aéroport pour aller au Zaïre, j'ai vu cet homme embarrasser sa femme et prendre sa petite fille dans les bras, mais le soir, une fois arrivé à Kinshasa, il faisait le tour des boîtes de nuit pour trouver une occupation qui l'intéressait à savoir fréquenter des bordels et des casinos. À ce moment-là, j'ai trouvé qu'il y avait une promiscuité entre les Européens et ces pauvres filles qui se donnaient à eux pour de l'argent. Très rapidement nos relations sont devenues très tendues, à tel point qu'un soir je l'ai frappé. Il a rebondi contre le mur pour se retrouver assis par terre devant les yeux effarés d’un gardien zaïrois. Tout de suite ça s'est su, c'est remonté à la direction de ma société et ils voulaient me virer. Par chance il y avait un responsable qui était présent sur place, un certain Guy Baron, qui avait fait beaucoup de choses durant sa vie et qui a pris les choses en main pour s'occuper de notre problème. À son arrivée on a discuté, je lui ai tout expliqué et il a dit à mon chef qu'à partir de ce moment les rôles s'inversaient ; il devenait le larbin et je devenais le chef.

Là j'ai commencé à être un petit peu autonome au point de vue travail, organisation, et j'ai été obligé de m'adapter à certaines situations car à l'époque il y avait des pénuries d'essence. Les gens poussaient leurs voitures pour faire le plein, pour remplir des cuves et pour ensuite les revendre au marché noir. Comme on avait besoin de carburant, j'ai dû rentrer dans la société zaïroise afin de pouvoir avoir certains privilèges qui étaient normalement réservés aux locaux. J'ai donc été invité, je me suis fait des amis, des compagnons, je suis rentré en immersion dans leur vie et j'ai appris comment vivaient ces gens. À partir de là, j'ai trouvé que c'était une expérience vraiment très intéressante parce que je me suis aperçu que ces gens étaient très bien organisés sous une apparence, on va dire, faussement bizarre. Ils avaient une vie ordonnée dans un désordre ambiant. Après m'être lié d'amitié avec eux, ils m'emmenaient dans leurs familles, ils m'ont fait visiter les endroits de Kinshasa ce qui m'a permis aussi d'apprendre un peu lingala ... Bref toute cette opération a été très enrichissante. Guy Baron, qui était le responsable commercial et qui vendait des faisceaux hertziens, lui aussi un peu voyou, s'était associé à l'époque avec le fils de Mobutu. Pour vendre ses faisceaux, il avait une équipe qui coupait les câbles et il profitait de ça pour vendre ses trucs. C'était un personnage hors du commun et je pense que c'est la raison pour laquelle il m'a gardé. Grâce à lui j'ai pu ensuite partir au Kenya où il avait conseillé à l'un de ses amis et ancien collègue de me prendre. Tout de suite après je suis donc parti, je devais avoir 21 à peine et je suis resté jusqu'à 27-28 ans. C'était un pays merveilleux et exceptionnel. Quand j'étais jeune, je regardais des cartes du monde. J'avais notamment celle de la Corne africaine et je me disais que c'était là que je voulais aller. Quand l'occasion s'est présentée et qu'on m'a dit d'aller là-bas, j'ai tout de suite dit oui. Malgré des repérages qui avaient été fait avant et où on décrivait ce pays comme instable, avec beaucoup de problèmes et de guérilla, de maladies ... Personne ne voulait y aller et ça tombait bien car on me l'a proposé et j'ai pu y partir. Une fois sur place ça m'a permis de voir ce qu'était vraiment l'Afrique perdue au fin fond de la frontière éthiopienne, au fin fond de la frontière somalienne et de voir comment vivaient les gens.

Je suis donc intervenu avec des équipes qui étaient de différentes ethnies kenyanes afin de coordonner toute la logistique ainsi que l'organisation pour mettre en place des systèmes de routes, de bâtiments, de panneaux solaires, de pylônes, de réseaux hertziens, le tout pour pouvoir assurer un communication sur plus de 2 000 kilomètres. Tout ça a duré 6 ans pendant lesquels je vivais vraiment en autarcie complète. J'étais à trois jours de la capitale, sur des pistes conditionnées par des convois militaires puisqu'il y avait des attaques de Somalis dues à la guerre Somalo-Éthiopienne qui s'était mal terminée. Voilà un peu le contexte dans lequel je travaillais. J’ai donc dû apprendre à vivre dans ce milieu et avec ces gens. Ce qui m'a toujours impressionné, c'est que, quand j'étais les pistes, je voyais ces nomades avec leurs dromadaires, à la queue leu leu, en train de défiler et de partir à travers la brousse on ne savait où. Ils suivaient une route qui n'était pas tracée. Ces gens-là étaient en autonomie et quand je suis arrivé, je me suis tout de suite demandé comment ils faisaient. Ensuite les femmes étaient habillées de voiles très colorés, avec des couleurs chatoyantes, chaudes, qui leur seyaient très bien puisque ce sont des femmes très grandes et fines. Plus tard j'ai appris que ces vêtements leur étaient donnés afin de les apercevoir de loin et pour pouvoir les reconnaître. Petit à petit je me suis fait beaucoup d'amis sur place parmi les notables, les chefs religieux, parmi tous ces gens que je rencontrais lors de mes voyages et j'ai fini par me sentir vraiment intégré. À peine une année après mon arrivée, je ne vivais plus sous une tente ou dans des endroits pour touristes, mais je vivais directement chez eux. J'ai donc appris comment ils vivaient, qu'elles étaient les cultures des femmes, des enfants, des hommes, des personnes âgés et comment ils s'organisent entre eux. Tout ça était vraiment très enrichissant parce que, encore une fois, en voyant ces gens qui à première vue paraissaient complètement désorganisés et pauvres, avaient en réalité une richesse, une connaissance et une expérience qui au fur et à mesure que je les découvrais, laissaient des connaissances qui étaient faites de façon empirique. J'avais vraiment du mal à comprendre comment ils en étaient arrivés à une telle expertise de leur zone de vie afin d'en tirer au mieux les ressources qu'ils avaient à disposition. Ça m'a permis de partager leur vie avec les bons mais également les mauvais aspects. Il faut savoir qu'il y a des maladies comme la malaria, la mouche tsé-tsé, les amibes, les mouches qui pondent sur les vêtements non repassés ce qui vous amène des vers sous la peau, il y a des scorpions, des serpents, des animaux sauvages qui vous attaquent ... On se retrouvait, non pas dans un parc fermé, mais carrément dans une vraie savane où rien n'avait changé par rapport à avant. Les lions côtoyaient les girafes, les hommes côtoyaient les bétails mais côtoyaient également les chats Servals desquels ils devaient se protéger. Il y a là un réel équilibre qui s’est instauré entre l'Homme, la faune et le monde animal afin de vivre en symbiose.

 

 

Dans ce quotidien dangereux, on pouvait-être confrontés aux incursions et aux razzias de la part des Somalis qui venaient attaquer les bus. S’ils les autos ne s'arrêtaient pas, ils tiraient dessus à l'arme automatique donc il y avait des morts. Ils essayaient aussi d'avoir les armes et les munitions des militaires en attaquant aux convois. C'était un peu la loterie, on ne savait pas quand ça allait va nous arriver. À un moment, on devait prendre le convoi militaire un matin pour aller jusqu'à Garissa, une ville somalienne qui se trouvait dans le bush. Sauf qu'à un moment donné, j'ai eu un accident avec ma voiture, la barre parallèle qui tenait la direction s'est cassée, ce qui fait que j'ai raté ce fameux convoi. Heureusement pour moi parce qu'il s'est fait attaquer et il y a eu 22 morts. Normalement je me mettais toujours en dernière position parce que j’aimais bien m'arrêter, prendre des photos, des échantillons de ce que je trouvais intéressant comme des insectes, des fleurs du désert et autres et là, c'est justement le bus qui était à l'arrière qui s'est fait tirer dessus. C'est le genre de choses qui peuvent arriver et j'y ai échappé de peu.

 

Quand il y a eu la guerre civile en Somalie dans les années 1989, j'étais en mission à la frontière kényane, à Liboi et les réfugiés somaliens hostiles au gouvernement de Mohamed Siad Barre étaient venus du côté kényan. Le problème est que les points d'eau se trouvaient du côté somalien. La nuit les Somalis allaient en rampant et en se cachant pour prendre de l'eau et la ramener. Sauf que l'armée somalienne les attendait avec des fusils et tirait sur ceux qui avaient la malchance d'être vus. C'était une effervescence incroyable dans une zone très peu sûre. J'ai donc fait ma mission rapidement pour la terminer au plus vite et je suis parti quelques jours après. Le soir de la journée où je suis parti, un obus est tombé sur le site où je me trouvais donc encore une fois j'y ai échappé. Pas très loin, il y avait aussi des shiftas - qui étaient des bandits de grand chemin - et qui faisaient des razzias dans le coin. On m'en a informé et j'ai pu regagner facilement des lieux sûrs sans aucun problème. Parfois ça m'arrivait aussi, quand j'allais chez des amis somaliens, qu’ils me disent de ne pas prendre tel ou tel convoi car ils allaient se faire attaquer ... Ce qui ne manquait pas d'arriver. Tout ça faisait partie des privilèges d'être intégré dans la population parce qu’on échappait aux choses avec eux et on savait ce qu'il se passait alors que beaucoup d'Européens ou de missionnaires n'avaient pas cette chance liée à la proximité avec les gens.

 

 

Après, l'ambiance générale n'était pas toujours aussi noire. J'ai fini par rencontrer des gens avec qui je m'entendais très bien et avec qui il y avait des relations de confiance. Il y avait également un échange de cultures car je leur parlais la mienne pendant que je m'adaptais à la leur. Je faisais partie de leur vie à tel point qu'ils me demandaient d'aller à la mosquée avec eux et de palabrer sous un arbre. Grâce à cette proximité, j'ai appris à maîtriser la langue et à m'intéresser à, comment ces gens vivaient, comment les clans se mélangeaient entre eux, comment ils s'entraidaient, comment ils se répartissaient les zones de pâturages pour éviter les conflits, quels étaient leurs histoires et comment étaient-ils arrivés jusque-là ? Les Somalis du Kenya sont arrivés au début du XXe siècle par l'expansion qui venait d'Éthiopie et de Somalie. Ils étaient toujours poussés par de nouveaux pâturages et à l'époque, au moment où les Anglais colonisaient le Kenya, les Somalis étaient arrivés jusqu'à la rivière Tana du côté de Garissa. Ils allaient se déplacer vers les Massaïs avec qui ils envoyaient déjà des émissaires pour discuter, car ces deux peuples s'entendaient très bien. Ces ethnies ne viennent pas de la même géographie certes car les Somalis sont dans une zone semie désertique et les Massaïs sont dans une forêt très abondante et luxuriante, mais leur mode de vie et leur cohésion sociale se ressemblent énormément. Puis les Anglais sont arrivés et ils ont stoppé la progression des Somalis, si bien que ces derniers sont restés à l'Est de la rivière Tana, là où ils sont toujours actuellement. Les Bantous, Kikuyus et autres tribus sont elles restées dans la partie qui se trouve entre Tana et Tsavo, en réalité le pays des Masaïs.

 

Actuellement dans la société dans laquelle on se trouve, on ne donne plus autant de liberté qu'à mon époque. Aujourd'hui tout est dans l'ultra-sécurité. Si une personne vit et travaille chez elle, il faut l'appeler toutes les demi-heures pour voir si elle va bien ... Moi je partais trois mois et je téléphonais quand je pouvais. Quand il y avait vraiment un problème, je donnais un message dans le bus à quelqu'un pour qui le porte et j'avais la réponse un mois après. Ça n'a plus rien à voir avec ce qui se passe maintenant. Le système de management a - à mon avis - complètement modifié la donne et je trouve ça vraiment regrettable. Il n'est plus possible d'avoir cette indépendance et ce sentiment d'appartenir à la terre, de partager un patrimoine commun, sans frontières de religion, sans frontières de culture et d'éducation.

 

Cette période au Kenya a donc été vraiment très intéressante et j'ai pu en ramener un film en 16 mm afin d'imprimer tout ce que j'avais vu. Pour ça, je suis allé voir des gens que je connaissais bien à la frontière éthiopienne, je leur ai expliqué que je voulais filmer. J'avais besoin de le faire et ils m'ont envoyé à Rhamu dans leur famille. À l'époque Daniel Arap Moi fêtait ses 10 ans de pouvoir et tout s'est enchaîné assez vite. Mes amis m'ont présenté aux notables de la ville en leur disant que j'avais un appareil photo et en m'obtenant un laissez-passer de l'armée pour que je puisse accompagner les nomades vers leur camp. Le lendemain,  ils m’ont passé un chameau un peu sauvage sur lequel ils avaient mis mes affaires et nous sommes à 4 heures du matin pour arriver assez tôt. En fin de journée, nous sommes arrivé au campement et je suis resté trois mois avec eux. La sécurité kényane trouvait ça bizarre de voir un blanc côtoyer les nomades, surtout en pleine période de guerre civile et ils ont envoyé un gars des renseignements pour me poser des questions. Ceux qui m'ont accueillie avaient très bien vu le danger arriver puisque j'avais une caméra, ce qui était interdit. Ils l’ont tout de suite cachée et m'ont envoyé dans un camp à deux jours de marche. Je suis revenu une semaine après et le chef du clan m'a dit qu'il lui avait réglé son compte. En fait, ils avaient mis dans son thé, une plante pour lui donner mal au ventre et le faire rentrer chez lui. Du coup j’ai pu rester avec eux faire mes photos et mon film.

Quand je suis reparti, les habitants m'ont donné du bétail pour symboliser le fait que je pouvais y retourner quand je voulais. Ils m'ont donc fait un papier sur lequel ils me donnaient trois chameaux, quatre vaches et cinq chèvres. Comme je viens du Pays basque, je suis allé voir un forgeron en lui demandant qu'il me fasse une croix basque afin de marquer ces animaux. Aujourd'hui encore je suppose que, quelque part dans le bush, des animaux portent cette croix car ils m'avaient expliqué qu'en mon absence, ils garderaient mes bêtes et qu'un de leurs petits sur deux serait à moi.

 

Mi 89 ma mission professionnelle commençait à se terminer et on m'a proposé un autre travaille, toujours au Kenya, mais cette fois dans des zones beaucoup plus touristiques ce qui ne m'intéressait pas trop. À cette période la révolution dans les pays de l'Est débarquait avec la chute du mur de Berlin, l'exécution de Nicolae Ceaușescu et je suis donc rentré en Europe. Je suis allé en Roumanie fin décembre 89, la révolution était encore bien chaude mais les militaires nous accueillaient à bras ouverts, on trinquait ensemble, on discutait, on chantait et ils retrouvaient peu à peu leur liberté.

 

Ensuite on m'a rappelé en France et je suis parti aux Philippines, en Colombie, en Indonésie, en Ouzbékistan, tout ça dans cet même esprit de voyager en allant au contacte des gens. Au Vanuatu par exemple, je travaillais avec une personne dont le clan familial était sur l'île de Tanna - là où il y a le volcan Yassour - et il m'a donné une lettre de recommandation car je voulais aller là-bas. Quand je suis arrivé à l'aéroport de l'île, il y avait justement deux personnes en véhiculés qui allaient vers le village où je voulais me rendre. En discutant, j'ai appris que ces deux jeunes venaient d'être jugés et devaient payer une amende pour avoir pratiquement tué un irlandais qui avait fait la visite du volcan sans leur en avoir demandé la permission - le clan en étant propriétaire. Dans leur communauté au Vanuatu, il y a le chef de guerre et le chef diplomate - ce dernier ne sert à rien. Le chef de guerre a nommé deux personnes pour aller régler le compte de l'irlandais qui ne voulait pas payer de droit d'entrée au site. Il n'est pas mort - mais presque - et les deux gars ont été jugés. Le truc c'est que la loi tribale prévalait sur la loi du pays et ils s'en sont sorti avec une amende symbolique. Je suis allé au village avec eux et ils ont été reçus en héros. Moi avec ma lettre, le chef est venu me voir et ils m'ont tout de suite gentiment accueilli et installé dans une école. Je leur ai dit que je voulais voir le volcan et voir comment ils vivaient. Pour ne pas arriver avec les mains vides, je leur avais apporté du fils de nylon pour la pêche et d'autres choses qui pouvaient être utile afin qu'il y ait un échange. On a donc été voir le volcan plusieurs fois, à toute heure, on est montés au sommet, la journée j'allais pêcher avec eux en pirogues et pendant un mois je faisais partie de leur famille. J’ai eu le privilège de partager un petit morceau de leur vie tout en apprenant leurs coutumes. L’ethnologie est vraiment ce qui me passionne et pêcher avec les hommes, cuisiner la nourriture locale avec les femmes ou encore préparer le Kava sont des expériences inoubliables.

 

Après avoir terminé ma mission au Vanuatu, j’ai pris l’avion vers Tahiti ou je suis resté plusieurs jours avant de rejoindre Dallas. J’y ai passé mon brevet de pilote monomoteur et je suis ensuite parti pour une mission en Colombie afin de mettre en place toute une infrastructure de système de télécommunications. Pendant un mois je partis de Barranquilla afin de confirmer la faisabilité de l’étude que nous avaient remise nos correspondants. Le projet s’étendait sur l’axe Nord-Sud entre Carthagène et les hauteurs du relief de Boyaca. À cette époque, dans les années 98, les Farcs étaient très présents et nous devions nous déplacer en journée pour des raisons de sécurité. Mais il est arrivé ce qu’il devait arriver ... Contre l’avis de mes collègues Colombiens, je voulais rester sur un site de montagne afin d’éviter les allers-retours. Sur le chemin du retour, une femme me supplia de l’amener à l’hôpital pour soigner sa fille. J’ai donc dit à mes collègues d’aller à l’hôtel et que je les rejoindrais après avoir déposé la mère et sa fille. Après deux heures de pistes, je suis arrivé dans une ville que je ne connaissais pas. Au moment de reprendre ma route après avoir déposé les deux femmes, mes collègues m’appelaient et me disent de ne pas bouger. Ils étaient tombés sur un barrage Farcs et se sont fait dérober tout ce qu’ils avaient de valeur. Ils ont également pris en otage un anglais qui se trouvait dans un bus afin de demander une rançon. Par la suite ma mission continua avec quelques incidents similaires.

 

De façon générale, les voyages parmi les ethnies coupées du monde donnent des résultats surprenants. Je me rappelle que dans le Nord-Est Kenya, dans le village de Garbatula en pays Boran, deux ethnies se livraient à des batailles pour que chacun reste sur leurs territoires respectifs. Un amis Boran m’avait parlé d’un site ou se trouvait du mercure, considéré comme une substance maléfique. Ce mercure se trouvait en pays Sambourou et je voulais que l’on m’explique comment je pouvais m’y rendre mais il trouvait qu’y aller seul était trop risqué. Il demanda alors à un vieil homme qui connaissait bien la région et qui avait tué onze rhinocéros dans sa jeunesse, de m’accompagner. Nous somme donc partis avec mon ami et le Mzee  - le sage, qui voulut nous rassurer en disant qu’il se ferait tuer en premier en cas de confrontation. Une fois arrivés sur le lieu supposé où devait se trouver le mercure, nous étions face à de l’eau saumâtre et à quelques squelettes de bovins. Plus tard, mon ami me raconta que les habitants du village racontaient que le Muzungu - l’Européen - avait été chercher du mercure et que l’ange Gabriel avait eut pitié de lui.

 

Ce qui est assez drôle dans tout ce que j'ai faits, c'est que les autres occidentaux me considéraient comme quelqu'un de pas très recommandable, alors que ce qu'ils faisaient eux me paraissait l’être beaucoup moins. Un jour, j'ai rencontré un Texan qui avait un chapeau et un t-shirt avec "have a coke and smile". Il a commencé à parler avec des jeunes somaliens pour leur présenter la vie de Jésus. Ils étaient tout une équipe de catholiques avec un groupe électrogène, un projecteur et ils faisaient des projections en plein air. Ils se sont mis à sermonner ces jeunes en leur disant que leurs pères avaient plusieurs femmes et que ça ne se faisait pas, qu'il ne fallait pas manger pas avec les mains ... Bref les gens ne comprenaient rien. J'ai donc essayé de discuter avec eux pour voir ce qu'ils étaient venu faire et en fait, ils voulaient " éduquer ces sauvages en les mettant dans le droit chemin " ... J'avais mon campement un peu à l'écart de Wajir dans le centre de la Somalie et on s'est occupé d'eux. Avec une dizaine d'enfants, on les avait repéré près d'une petite oasis entourée d'arbres et une nuit, pendant qu'ils étaient dehors sur leur table en train de boire de la bière, on a jeté des pierres sur leur camion en faisant des cris somaliens. Ils sont vite rentrés dans leur voiture et ils ont eu la peur de leur vie. Le lendemain, un ami resté à Nairobi m'a appelé pour me dire de faire attention car il avait lu dans le journal national, que des missionnaires s'étaient fait lapider dans la nuit et que la zone où j’étais devenait dangereuse. Je lui ai dit de ne pas s'inquiéter mais je n'ai pas voulu lui avouer qu'il s'agissait de mon initiative. Voilà un petit peu la vie d'un expat un peu différent des autres qui fréquentent les cercles bienveillants.

 

Aujourd'hui je me dédis entièrement à l'ethnographie grâce à toutes ces expériences que j'ai eu dans ces différents pays. J'ai arrêté cette vie de voyages à l'âge de 50 ans. Je suis rentré en France pour reprendre des études d'ingénieur au CESI à Bordeaux puis un M2 à Cranfield en mécanique des fluides. Par la suite j'aurais dû faire un doctorat mais Chirac a supprimé tous les budgets de la recherche et mes financements m'ont été retirés. Maintenant je commence un peu à me réorganiser, à remettre en place des projets avec le Muséum et on en train de voir pour partir en Colombie, en Sibérie et aux États Unis.

 

Tu parlais de ton attirance pour le continent africain bien avant de l'avoir vu, bien avant tes premières missions là-bas. Comment l'as-tu découvert, imaginé, rêvé ?

 

Alors le premier pays que j'ai fait en Afrique c'était le Maroc. À l'époque j'étais étudiant à Bordeaux et j'avais un collègue marocain avec qui je m'entendais très bien. Le week-end il ne savait pas trop quoi faire donc je l'invitais chez moi à Bayonne. J'avais un bateau, on allait pêcher au large de Saint-Jean-de-Luz et on s'est liés d'amitié. Ensuite on est parti chez sa famille qui habitait à Casablanca, dans l'ancienne médina. J'ai été très bien reçus et j'ai vu comment ils vivaient. Je me suis retrouvé en immersion chez ces Marocains qui étaient contents de me voir car Saïd leur avait parlé de moi et ils n'avaient pas du tout de gêne à me recevoir vu que j'avais reçu leur fils chez moi. À ce moment-là, la grande mosquée Hassan II était en construction et on partait se promener dans les médinas, on partait deux trois jours chez des amis à lui, on jouait au football sur les terrasses ou sur la plage, je m'amusais à porter la djellaba pour mendier auprès des touristes pour voir leur tête ... On s'amusait un peu comme on voulait tout en restant libre et sans contrainte. On pouvait partir et venir sans avoir à nous justifier. 

Ensuite je suis parti au Zaïre pour le travail donc le Maroc a été le premier pays où je suis allé et il correspondait un peu à ce que je m'attendais. Quand j'étais petit, au lieu de faire mes devoirs, je prenais des atlas et je m'imaginais comment les gens vivaient. En grandissant j'ai été surpris car sans rien avoir lu d'eux, mon imagination correspondait à la réalité du terrain. J'ai aimé découvrir cette cohésion sociale que l'Europe de l'Ouest a perdue. En Afrique chaque personne a une importance dans la société, tout en étant libre et autonome. Le forgeron, le boulanger, le charcutier, font partie d'un tout et si un d'entre eux venait à disparaître, il manquerait à la société et il faudrait le remplacer. Ce n'est pas comme ici où tu peux trouver un concurrent juste à côté. Quand tu vis en autarcie, il y a une dépendance à l'autre qui se crée. Moi aujourd'hui je n'ai plus besoin de mon voisin, ni de boulanger, ni de personne au final et je m'ennuie. Si je suis basique qu'est-ce qu'il me reste ? Regarder la télé, travailler, manger et voilà ... Malheureusement c'est ce que font beaucoup trop de gens à l'heure actuelle et il y a un appauvrissement humain. Les gens commencent - un peu tard - à ressentir ce manque et ce désir de retrouver cette cohésion sociale qui a disparu. Je le vois bien quand je discute avec des amis qui sont sédentaires, qui ont voyagé, mais bon au Club Med ou des choses comme ça, on sent qu'ils ont un manque d'un temps qu'ils n'ont pas connu et ils ne savent pas pourquoi. Moi je sais très bien pourquoi. Parfois je les invite à venir avec moi et là, effectivement, ils comprennent et cela leur permet d'évoluer en voyant que même en France on peut trouver son bonheur. Il faut simplement savoir comment le chercher et ne pas se laisser aller à la facilité. À ma petite échelle, si je peux réveiller dans ces gens-là un esprit de voyage et de curiosité, je suis content. Ces personnes pourront eux-même transmettre ça et ainsi de suite. On a ce rôle de partager nos voyages. Ce que j'ai beaucoup aimé à la SEF justement, c'est que l'on rencontre beaucoup de gens qui sont dans cette même pensée et dans ce même réflexe de voyager, de découvrir et de partager.

 

Ça tombe bien que tu parles de la Société des Explorateurs Français ! Te souviens-tu en quelle année tu l’as intégré et qui étaient tes parrains ?

 

Je crois que ça fait deux ans maintenant et mes parrains étaient Odile Romain et Érik Gonthier. Érik est un ami que je connais depuis l'âge de 18 ans, j'en ai 62 maintenant. On s'est rencontrés en allant en Irlande en prenant l'avion pour Dublin. Comme j'étais étudiant je n'avais pas un sou en poche, j'avais juste une semaine de vivre et mon billet d'avion pour le retour 5 semaines après. J'avais donc 4 semaines pour trouver à vivre. Tous les deux on a décidé de dormir dehors sur O'Connell Street et le lendemain je devais partir pour Sligo et lui avait avoir un rendez-vous avec le musée de Dublin je crois. Toute la nuit on a vu défiler les gens de la nuit en commençant par des personnes tout à fait normales qui venaient nous voir et discuter ; après, à la fermeture des pubs il y avait les clients qui sortaient un peu éméchés ; ensuite c'était le tour des musiciens qui venaient s'asseoir avec nous pour bavarder ; et enfin, vers 3 heures du matin, c'était les enfants qui étaient complètement coupés de la réalité par leurs parents généralement alcooliques. Ces gamins étaient livrés à eux-mêmes dès l'âge de 8-12 ans et une demi-douzaine d'entre eux sont venus nous menacer avec un couteau pour avoir de l'argent. Un était blessé à la joue et Érik a eu la bonne idée de le soigner et en faisant ça ils se sont un peu calmées. On leur a également donné une pomme et avec le couteau qui nous était peut-être destiné, ils l'ont coupé en autant de parts qu'il y avait d'enfants puis ils sont partis. Après ça on a quand même décidé de prendre un taxi pour aller à l'hôtel. Ça a été le début d'une belle amitié riche d'expéditions, de films et de projets.

 

Pour toi qu’est-ce que cela représente d’être un “ explorateur français ” ?

 

Je dirais que c'est mettre sa vie en relation avec le voyage. On vit ça pleinement. Tous les jours je pense aux voyages et à des expéditions. Chaque rencontre que je fais, c'est pour mettre en place des projets. C'est également partir, peu importe si c'est dans un endroit ultra connu où tout a été découvert car il reste toujours des choses à faire et à voir. Là par exemple on a comme projet de partir en Colombie pour des recherches ethnographiques sur les peuples autochtones amazoniens. On aimerait également aller du côté du Canada chez les Iroquois pour rencontrer une dame de 83 ans qui s'appelle Apela Colorado et dont le grand-père était chaman. On est en train de voir avec elle pour faire un film sur les chamans indiens mais également sur les chamans sibériens, népalais et sur ceux représentés dans les grottes en Dordogne.

 

Être à la SEF c'est avoir l'instinct de partir. Il y a toujours quelque chose à découvrir, d'insolite, que l'on ne connaît pas, que l'on veut réussir à comprendre, qui échappe à notre compréhension et que l'on imagine peut-être différemment de ce que l'on va trouver. Il y a encore énormément de choses à découvrir, que ce soit en Sibérie du côté du détroit de Béring, en Corée du Nord qui s'ouvrira peut-être un peu, en Afrique qui reste mystérieuse et qui retombe dans des coutumes ancestrales à redécouvrir ... Après on essaie de se donner des objectifs mais la vraie raison c'est l'envie de partir. Si c'est juste pour partir et revenir au port, il manque quelque chose. À nos voyages, il est nécessaire d’ajouter le partage avec les autochtones, la connaissance du monde animal, végétal, minéral ainsi que des liaisons qui réunissent ces différents univers en un seul afin de comprendre comment ils interagissent les uns par rapport aux autres, tout en s'enrichissant grâce à ces connaissances. À ce moment-là, je trouve que cet aspect de découverte est indissociable du voyage tel que je le conçois et cela lui donne toute sa justification. Je pense que beaucoup me comprendront ...

 

 

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