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Odile Romain - Les merveilles de la vallée des mystères

8 Jun 2019

 

 

 

Odile Romain

Archéologue spécialiste du Mont Bégo dans le parc du Mercantour

Chargée des collections  de préhistoire au musée de l'Homme

Rencontre du 28 mai 2019

 

 

 

 

Odile Romain, je suis née à Paris, ma mère est une vraie parisienne. Depuis plus de 300 ans sa famille est dans le IVe arrondissement. Une partie de moi est donc vraiment parisienne. Mon père lui, c'est un vrai niçois, d'une très vieille famille de Nice et je me sens aussi très niçoise. Il y a donc une dualité chez moi. En fait je suis quelqu'un qui est profondément attachée à l'Est, que ce soit depuis Paris jusqu'à Nice tout ce qui est à l'Est. J'ai beaucoup de mal avec l'Ouest. Je comprends mal ces régions, je comprends mal les gens, je comprends mal l'architecture ... Ça ne me parle pas vraiment ... J'ai tendance, actuellement, à me définir un peu comme quelqu'un plutôt d'Européen mais d'Européens de l'Est. Du côté de mon père, on a aussi du sang italien, j'ai une arrière-grand-mère qui est de Milan ; un bi-arrière-grand-père qui est niçois, du temps du comté de Nice mais qui était en fait le royaume de Piémont-Sardaigne donc il est sarde. Il s'est marié avec une femme de père russe et de mère suédoise. Donc tu vois, il y a beaucoup de choses qui viennent de l'Est du côté de mon père. Du côté de ma mère, franchement, une grosse lignée très très ancrée dans Paris avec un peu d'Alsacien et un peu de Savoyard. Je suis donc quelqu'un de profondément attaché à l'Est.

 

Qu'est-ce qui a fait que tu t'es retrouvé au Musée de l'Homme ?

 

Alors en fait, je suis quelqu'un qui est absolument passionnée d'Histoire - comme tu as du t'en rendre compte - tout me ramène à des histoires. Après le bac, j'étais très bonne en histoire et en biologie et je ne me voyais pas faire une carrière dans un lycée, ou même faire que de l'histoire. Il me fallait des choses un peu plus mouvantes et je me suis donc inscrite en SNV - Sciences de la Nature et de la Vie - et j'ai fait de la géologie. La géologie, c'est faire l'histoire de la Terre, donc c'est de l'histoire scientifique mais c'est une histoire quand même. Au moment de m'inscrire pour faire mon DEA - M2 comme on dit maintenant - mes profs de Jussieu m'ont suggéré de m'inscrire à l'Institut de Paléontologie Humaine où il y avait un DEA qui était commun avec Paris 6 et IPH. À la fin de ce cursus, Monsieur de Lumley - qui était le directeur - m'a proposé de faire une thèse et m'a donné deux sujets. Il fallait que je réfléchisse, soit sur l'étude des sols de la Grotte du Lazaret ; soit sur les gravures de la Vallée des Merveilles. Grâce à mes origines, j'allais en vacances chez mes grands-parents à Nice et avenue Jean Médecin, il y avait un voyagiste qui avait toujours une pancarte extérieure où il y avait marqué excursion dans la Vallée des Merveilles. Il n'y avait aucun dessein, aucune photo, rien, et ça m'a toujours intrigué, je me dis “qu'est-ce que c'est que cette vallée ? À quoi ça peut bien correspond ?” Et bien j'ai eu la réponse en m'informant un peu plus sur le sujet, pour voir si ce sujet qu'on me reposait me convenait. Je me suis vite rendu compte qu'on était amené à travailler entre 2 000 et 3 000 mètres d'altitude alors qu'en Lazaret on serait plutôt au-dessous du niveau de la mer. Très vite je me suis dit "non non, la montagne va mieux me convenir que la grotte et donc c'est pour ça que j'ai fait une thèse sur la Vallée des Merveilles, sur des terres d'ancêtres. J'ai trouvé tout de suite mon élément dans la montagne. Ça c'est indéniable ! Mais je savais déjà que j'aimais la montagne parce que pour la maîtrise on avait fait une excursion entre Valence et le Mont Viso. Le but était de reconstituer la plate-forme continentale au Jurassique supérieur et à l'Èocène. On avait bien réussi avec mon binôme parce que le dessin que j'avais produit en guise de conclusion ne nous a jamais été rendu, on nous l'a gardé et donc c'est qu'il devait être très bien. Je me souviens de l'impression que j'avais eu quand j'étais au Montgenèvre où j'avais réalisé que je marchais sur le rift océanique et je me suis dit "en fait tu marches sur quelque chose, si on le reporte actuellement, se trouve à 10 000 mètres sous la mer et moi je suis à 3 000 mètres au-dessus de la mer". Ça m'a fait un choc et ça m'avait super impressionné. La montagne je savais que c'était un élément qui me convenait. J'ai aussi des origines savoyardes, entre la Savoie, l'Alsace et Nice, trois milieux montagneux qui se sont révélés. La mer me convient, mais la mer à Nice parce que c'est lié la montagne et la mer ensemble. Faire cette thèse sur les gravures, sur le néolithique, c'était en fait un moyen de me rapprocher à l'histoire tout court. Il y avait pour moi une espèce de satisfaction dans ma tête. Je partais de la naissance de la Terre, jusqu'à maintenant. J'avais une continuité dans l'histoire sans trop de hiatus et ça m'allait bien.

Durant cette thèse, j'étais tout le temps sur le terrain. Mais ça n'a pas tout de suite accroché ... La première fois et les premiers jours c'était très dur. En réalité, je me souviens la première fois ou je suis arrivé en juillet 85, Mr. de Lumley, une semaine avant m'avait dit d'amener des fiches - quand il parle de fiches, c'était en fait un sac de voyage remplie de boîtes archives, remplies de documents qui pesaient un âne mort ... - donc je les avais prise. À l'époque je ne conduisais pas donc j'étais en train ... Prendre le train plus son sac à dos ... C'est la première fois que je montais un mois montagne donc j'avais amené des tenues de ville, des tenues de montagne et à cette époque on n'avait pas encore les vêtements techniques super légers, super pratiques et anti-transpirants comme on a actuellement. C'était des jeans, des pulls en laine, les trappeurs qui pèsent un kilo chacune, des grosses chaussettes ... C'était un matériel lourd tout comme le duvet. Il y avait deux choses que j'avais faites avant de partir - mais ça parce que j'en avais eu une expérience dramatique chez les scouts - il me fallait un duvet en plume parce que je ne voulais pas avoir froid, j'avais eu trop froid en campements scouts et je suis très fragile des yeux donc il me fallait des super lunettes. Je m'étais donc acheté des Vuarnet polarisantes 4 que j'ai toujours d'ailleurs et que maintenant les gens m'envient parce qu'elles sont vintage. Du coup je suis montée, il y avait quelqu'un qu'il m'attendait à la gare. À l'époque c'était un trains de nuit, on partait à 22h par le train bleu, arrivée à 9h du matin à Nice avec une chaleur épouvantable ... Comme on ne trouve plus d'ailleurs et c'est là qu'on voit que le climat a un peu changé. On n’est évidemment pas lavé, fatigué parce qu'on ne dort pas puis il fallait changer de train, prendre la micheline et se faire deux heures de train entre Nice et Tende. C'est un joli parcours mais quand c'est la première fois, on ne sait pas pour combien de temps on va y aller. Arrivé à Saint Dalmas, qui n'est pas une gare mais un arrêt, et bien là on est au milieu de nulle part et on se dit "purée comment je vais faire ...". Alors la première fois il y avait quelqu'un qui m'attendait à la guerre avec sa voiture donc je suis allé aux Mèches en voiture, puis après à pied mais la deuxième fois il y avait personne ... Là on se sent un petit peu seule. "Je vais devoir faire du stop pour aller aux Mèches, comment je vais faire ???" Mais je me suis toujours bien débrouillée. Je me souviens une fois je suis montée en car avec un régiment qui allait faire une marche en montagne dans les Mèches. J'était au milieu d'un régiment entier c'était drôle. Cette approche n'est pas évidente. Je comprends et je me mets facilement à la place des étudiants qui arrivent. Bref donc je suis monté la première fois et après vint le tour de la marche à pied ! Toutes les 10 minutes je demandais à la personne qui m'accompagnait "on est bientôt arrivé" - "oui oui on est bientôt arrivé". Arrivé à la barrière du parc, c'est-à-dire une heure après, "euh on est bientôt arrivé" - "oui oui on est bientôt arrivé" ... Non il y avait encore une heure de marche à faire ... Je suis arrivée mais lessivée ... Totalement. Je crois que je n'ai même pas mangé, on m'a indiqué un endroit pour dormir dans le refuge "bah voilà tu t'installes où tu veux". Je me suis installée et je crois que je ne me suis pas relevé parce que je n'en pouvais PLUS ! Le comble du truc c'est que j'avais laissé mes fiches en bas dans la voiture ... Je m'étais dit qu'on n'allait pas en avoir besoin tout de suite et que je redescendrais les chercher. D'abord je ne savais pas qu'il y avait autant de trajet et je me suis dit "heureusement que tu les as laissés ma fille parce que sinon tu ne serais pas arrivé". Le problème c'est que Mr. de Lumley était là-haut déjà. Il dormait au refuge et il avait la ferme intention de regarder ses fiches le soir. Je me suis fait pourrir d'entrée de jeu. "Comment ! Vous n'avez pas amené les fiches ! Je vous avais dit ..." - "Non mais attendez ...". Physiquement ce n'était pas possible. Heureusement il y en avait quelques-uns qui ont prit ma défense mais bon. L'entrée était donc un petit peu chaude! D'ailleurs il y a quelqu'un qui travaillait au Lazaret à l'époque et qui avait pensé que je ne tiendrais pas. Trente ans plus tard je suis toujours là et il n'y a plus que moi. J'ai fini par en faire du vide autour de moi. Enfin non je n'ai pas fait de vide, ce sont les gens qui sont partis d'eux-même. Moi j'ai toujours été là, malgré toutes les couleuvres que j'ai pu avaler, tous les revers qu'on a pu me faire, toutes les vexations que j'ai pu avoir - parce que j'en ai eu des vexations, ça n'a pas toujours été souriant d'aller là-haut. Heureusement qu'une fois qu'on est tout seul dans la montagne sans les autres, eh bien on est avec la nature et c'est parfait. Après effectivement la vie communautaire ce n'est pas si évident que ça pourrait en avoir l'air. On découvre toutes les jalousies qui peuvent y avoir, toutes les combines, etcetera. Des insultes c'est vrai j'en ai entendu mais je n'aime pas entendre mon nom hurlé dans la montagne pour rien ... En plus j'aime d'autant moins - ça c'est mon côté très intérieur que je peux peut-être cacher des fois, ou que les gens peuvent deviner je n'en sais rien, je ne sais pas comment ils le prennent - je ne parais pas comme ça mais c'est vrai que j'ai un orgueil assez haut placé et une estime de moi assez haute. Pour réussir, je me suis toujours dit que si les autres y arrivent, je ne sais vraiment pas pourquoi moi je fais je réussirais pas. D'entrée de jeu je me plaçais au-dessus de certaines personnes et comme j'ai des ancêtres pas banals, pas anodins, j'essaye toujours d'être à leur hauteur. J'espère qu'ils sont contents de moi et qu'ils m'aident. Ils le sont probablement parce que j'ai toujours réussi à passer des caps sans trop savoir comment. Surtout à la FAC, les premières années étaient difficiles. Mon cursus est un peu particulier. Pourquoi je me retrouve là ? C'est vrai que, a priori j'avais peu de chance. Il faut jamais désespérer ! Erik Gonthier est un exemple totalement atypique mais moi aussi je suis atypique parce que en réalité j'ai un bac que l'on appelait F8 autrefois, qui est un bac de secrétariat médical. En première, j'ai fait un stage d'un mois à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul au service orthopédique du professeur Bienaimé. Je tapais les comptes-rendus opératoires et je prenais les rendez-vous pour les consultations publiques. Je rangeais les dossiers médicaux et je faisais le travail d'une secrétaire médicale quoi. Toutes les personnes qui étaient avec moi en première et terminale, ont fini soit secrétaire médicale, soit infirmières, soit kinés ... Dans le médical et paramédical mais moi je me suis inscrite en SMV parce que je voulais faire autre chose. C'est vrai que les deux premières années j'ai un peu ramé, j'ai redoublé la première, j'ai redoublé la deuxième ... J'avais des lacunes en physique-chimie que j'ai vite éliminées dès que j'ai pu. Tout ce qui était physique-chimie, j'ai éliminé d'entrée de jeu. Je me suis jamais enferré à faire ces matières même si elles m'intéressent. Ce n'était pas pour moi. Je me suis concentrée à fond sur la paléontologie. Après, le DEA mixte que j'ai fait c'était sur des datations absolues mais à l'époque c'était le début de l'electron spin resonance (ESR), c'était encore un peu le début de la spectrométrie gamma non respective, et par contre la méthode la plus rodée c'était le carbone 14. Donc en fait j'ai daté des os et des mâchoires de boeufs et de chevaux d'une grotte espagnole avec ces trois méthodes pour les comparer. C'était instructif, c'était à Gif-sur-Yvette, c'était très bien j'y ai appris plein de choses. C'est à ce moment-là que j'ai dévié vers le néolithique et le symbolisme qui va avec. Actuellement on quitte cette période. Toute cette période ou une grosse partie de la population était paysane, travaillait la terre en tant que pasteurs-agriculteurs. Après l'Âge du bronze l'Âge du fer, on vient de passer à une autre période je pense. Je ne sais pas comment, dans 500 ou 1 000 ans on appellera toute cette période qu'on vient de vivre, mais je pense qu'actuellement on a inventé et on a domestiqué quelque chose qui n'avait pas encore été fait. C'est quelque chose qui s'est déclenché à fin du XXe siècle et qui va se développer au XXIe : la domestication des ondes. Tout le reste a été fait pendant la préhistoire. Indéniablement. On a changé les matériaux, on a amélioré les performances, le feu était domestiqué il y a 400 000 ans. Après on l’a maîtrisé en inventant les fours, en comprenant qu'en surchauffant un foyer on pouvait augmenter la chaleur et donc accéder à des matériaux qui semblaient inaccessibles jusqu'à ce moment-là avec notamment tous les métaux, on pouvait les faire entrer en fusion. Après, les aiguilles par exemple, elles existent depuis le Magdalénien. Elles passent de l'os au titane mais on sait les faire. Les tranchants comme le biface ce sont les ancêtres du couteau. On améliore simplement la forme ou la matière qui devient plus coupante, mais le principe il est là.

 

Donc là on est rentré dans une sorte d'Âge des ondes ?

 

Oui voilà ! C'est quelque chose qu'on n’avait jusqu'à présent pas encore maîtrisé ou domestiqué. Disons qu'à défaut de la maîtrise on en est encore à la domestication. On le voit bien avec la 5g par exemple. On se rend compte que ce n'est pas du tout au point et que c'est même très nocif. Pour l'instant on est dans des tâtonnements où l'on voit aussi dans tout ce qui est Facebook, Instagram et autres moyens d'internet. Il y a des choses bien et puis on peut vite se faire déborder. Pour l'instant c'est à peu près domestiqué mais ce n'est pas maîtrisé. En plus, je ne sais pas si c'est si bien que ça ... Je pense qu'on ne l'utilise pas comme on devrait l'utiliser. On ne l'utilise pas comme un moyen mais on l'utilise comme un but. Je vois bien que les gens ne peuvent plus se passer de leur téléphone. Ils rentrent quelque part, ils s'assoient, et ils prennent leur téléphone. Tu as bien vu ce midi, il a pris son téléphone alors qu'il n'était pas obligé. On était à table en train de parler et ça devient un réflexe qui fait qu'on est complètement dépendant de cet appareil. Du coup on a plus d'imagination. Il n'y a rien de plus atterrant que la pub pour l'assistant Google [Google Home / Alexa]. Le type est en train de faire de la cuisine et il demande comment casser ses oeufs ... Pauvre con tu ne sais pas casser un oeuf ? Être obligé de demander à sa machine comment on fait ! Bientôt des bras vont sortir des machines et ils vont le faire pour nous. De ton côté tu n'as plus qu'à rester assis et regarder avec ta tête vide. Pour se remettre même 50 ans en arrière, les gens même pendant la guerre ont dû développer une imagination énorme pour faire fonctionner ou inventer des choses dont ils n'avaient plus l'accès. Ils ont dû imaginer comment remplacer le sucre par exemple ou les patates. Ils ont utilisé les topinambours et les rutabagas alors qu'ils ne savaient pas forcément comment les faire cuire. Il fallait imaginer quelque chose pour qu'il y ait un tant soit peu de goût. C'était moins dramatique à la campagne mais en ville c'était une catastrophe. Donc voilà à chaque fois qu'il y a eu des inventions, c'est parce qu'il y a eu un besoin et que l'Homme a imaginé son besoin et quelque chose qui lui permettait d'accéder plus facilement à son besoin. Il a inventé des ponts parce que c'était plus simple de traverser que de nager à travers la rivière. De là, tu pouvais traverser avec un animal ou même avec une charrette, ce qui est plus difficile avec un simple gué. Plein de choses comme ça ont été développées et inventées parce qu'il y avait un besoin et que l'Homme a imaginé quelque chose qui répondait à ce besoin. Là le besoin on demande à une machine de réponse pour nous. Il y a toute notre vie là-dedans donc si on perd son téléphone, si on se le fait voler et bien on est mort, on est perdu et on est comme si on nous déshabillait, tout nu dans la jungle. Il faut faire attention parce que les générations à venir vont être complètement ... Tu vois j'avais une amie de Tende qui fait de la pédagogie. Elle racontait que pour les 40 ans du parc elle avait été interrogées et elle disait que son truc c'était de faire de la transmission de savoirs. Par exemple ce qui l'avait frappée c'est qu'un jour au Musée des Merveilles, il y avait une classe qui était venue, mon amie parlait de cuire et en fait elle s'est rendu compte que les enfants ne savaient pas de quoi elle parlait. Il y a des enfants qui vont au Salon de l'Agriculture, ils découvrent que le lait vient des vaches, des brebis ou des chèvres. C'est un animale qu'on trait pour obtenir du lait avec lequel on peut faire de la crème, des gâteaux, tout ce qu'on veut. Il y a même des adultes qui ne savent pas ce que c'est qu'une courgette ! L'autre jour j'étais à Lidl et devant moi il y avait un type d'une quarantaine d'années. Il passe devant la caisse de concombres et pensait que c'était des courgettes. Je trouve ça aberrant qu'actuellement il y ait des gens qui, pour des choses basiques, n'ont plus du tout ... Confondre une courgette et un concombre bah non ça ne se fait pas, ce n'est pas possible ... En plus il y a le côté mondial qui vient se rajouter à ça. Le matin je peux parler avec un Japonais qui est à Hokkaido où avec un Coréen qui est à Séoul et ça ne pose pas de problème. On peut parler aux quatre points coins de la planète, facilement et on a la réponse immédiatement. Du coup, avec tout ce transport facile, on perd des choses finalement très basiques et très simples comme la saisonnalité. Par chance nous sommes dans un pays avec quatre saisons bien marquées. On arrive en juin là, on devrait théoriquement trouver des fraises et des cerises mais les pêches, les abricots, les brugnons, les raisins, les melons ce n'est pas la saison et il y en a alors qu'on ne devrait pas. Pourquoi est-ce qu'on a des tomates toute l'année ? Quand c'est la saison des tomates on ne les apprécie même pas. On ne cherche même pas à les manger parce qu'on en a toute l'année que ça devient banal. C'est pourtant l'été qu'elles sont bonnes car elles sont pleines de soleil. L'hiver elles n'ont pas ce soleil, elles viennent d'Espagne et poussent hors-sol dans des tubes à essai. La saisonnalité est importante et j'essaie de la respecter parce que ça nous marque dans une période et à chaque période on sait qu'on va avoir tel type d'aliment qui vont être au top. C'est donc un plaisir à chaque fois.

 

On perd de plus en plus en créativité mais également en patience car on prend l'habitude que tout soit immédiat et dès que ça met un peu plus de temps, c'est trop long. C'était pourtant bien de s'envoyer des lettres !

 

C'est ce que je me dis et je me dis il qu'y a de tellement beaux écrits. Les gens prenaient le temps d'écrire, des fois des lettres très longues, décrire ce qu'ils faisaient et de faire de très beaux textes en fait.

J'ai eu la chance de ranger toute la correspondance de Pierre Teilhard de Chardin. Il y avait beaucoup de correspondants et des lettres franchement très belles ... Il y a des écrits pour des deuils qui sont magnifiques. Ça te remonte. Ce sont des lettres pleines d'espoir et qui sont très très jolies. On aura quoi après comme souvenir ? Tu vois actuellement on est en train de redécouvrir - ça ressurgit parce que les personnes survivantes décèdent - on retrouve plein de correspondances qui avaient été faites pendant la guerre, notamment cachées par des Juifs. C'était sous un parquet je crois, où tout un coffre avait été caché par un groupe qui tous les jours - sous l'instigation d'un instit il me semble - tous les jours écrivaient ce qui s'était passé dans le ghetto de Varsovie. C'est un témoignage énorme parce que c'est du vécu, c'est du vrai. Ce n'est pas de la supposition, c'est du direct et ça parle autant qu'un film.

 

En parlant de créativité, retournons dans le Mercantour. Je reviens tout juste d’Égypte et j’ai retrouvé sur les temples, les mêmes sortes de marques que dans la Vallée. Depuis l’antiquité, les amoureux laissent des cadenas sur les ponts où des scarifications sur des arbres, les touristes laissent leurs initiales ou des textes un peu plus longs … Qu'est-ce qui selon toi pousse les gens à laisser ces marques sur la roche, que ce soit en peinture, en sculpture, en gravure et ce partout dans le monde ?

 

Effectivement il y a des traces partout, à toutes les périodes et à toutes les époques. La Vallée elle est Néolithique donc en moyenne 3 800 ans J.C.. Dès le Paléolithique supérieur, dès l'Aurignacien voir même avant, on sait que Neandertal a laissé des traces.

Alors pourquoi l'Homme a-t-il besoin de laisser ces traces ? Je ne sais pas ... C'est peut-être un moyen de reconnaissance, un moyen de se positionner soi-même par rapport à sa société. Les gens qui sont de passage voient qu’untel est passé et ils reconnaissent qui est venue. C'est aussi une façon de se positionner dans le monde je pense. De se planter et de savoir qu'on se met au milieu de la nature, qu'on lui appartient. C'est peut-être notre côté animal ? Se sentir ancré dans une région, dans un endroit, de laisser une attache. On sait que le fait de mettre son nom, dans certains cas, c'est donner une partie de soi-même. Il y a des exemples qui sont assez marquants. Certaines gravures du Néolithique pouvaient être des noms, afin de reconnaître quel berger était passé par là mais on ne peut pas savoir. Le fait de dessiner la constellation des Pléiades était peut-être un point de repère pour marquer une période. Si les étoiles sont dessinées à un endroit bien précis, on peut savoir si c'est le mois de juin ou de septembre. Donc c'est peut-être une façon d'indiquer un passage à un endroit à une période de l'année.

 

Ça peut être un calendrier alors ?

 

Effectivement mais ça peut aussi avoir une signification secondaire, la même que pour Maro Battista, le 3 Août 1925. On sait très bien que le 3 août on est au milieu de l'été, il y a des années où il fait plutôt beau, il y a des années où il fait moins beau donc il a peut-être eu de l'orage, peut-être pas, mais en tout cas il était en train de faire paître ses moutons. Ça c'est sûr. Peut-être qu'il y a des choses de cet ordre-là comme des signatures, mais il y a aussi des messages plus complexes. Quand tu relèves les gravures des époques historiques, tu as beaucoup de choses. Tu as de simples signatures qui peuvent être simplement des initiales et une date ; tu as des signatures comme Pamma Pietro pastore di tenda le 10 juillet 1961, puis il va dessiner ce qui pour lui est son ex-libris c'est-à-dire la cloche de ses chèvres et des petites fleurs ; et tu as aussi des textes de bergers ou de lettrés qui passent par là et qui sont beaucoup plus beaucoup longs : "Aujourd'hui le temps n'était pas beau" - "Aujourd'hui j'ai vu dix marmottes et un aigle" ... Aucun texte ne faisant allusion au loup entre parenthèses. Aucun ! Alors que c'était infesté de loups ! Jamais une plainte sur le loup ! J'en conclus que cet animal n'était pas le problème primordial pour les bergers comme les bergers actuels semblent vouloir nous le faire croire. Ce n'était pas un problème, ils n'en parlent pas. Ils ne disent même pas qu'ils ont vu le loup. Ni qu'il y a eu des pertes. Par contre le temps était un problème. "Aujourd'hui il fait froid" - "Aujourd'hui il pleut, il fait de l'orage" - "Aujourd'hui c'est bientôt la Saint Roch, j'ai hâte de descendre" - "Il y a ma femme qui me manque" ... Voilà les préoccupations qui reviennent d'une manière récurrente. Le loup jamais.

 

Il n'y en même pas en gravures ?

 

Pas en gravure. Je n'ai lu qu'un seul texte à Fontanalbe qui fait allusion à lui, où quelqu'un a écrit "j'ai vu le loup" et c'est tout avec un dessin de berger à côté je crois. Les bergers actuels devraient bien réfléchir à ça parce que le loup a simplement repris le territoire sur lequel il avait éliminé. Il est revenu et a réoccupé son territoire. Il faut être intelligent avec les prédateurs. J'ai eu l'occasion de voir deux bergers qui étaient en intelligence avec le loup. Il y a eu une présentation il y a trois ans au Musée de l'Homme. C'était un berger du Queyras, son pâturage c'était le col d'Izoard et il connaissait très bien le loup était là. Il se voyait, il lui disait "salut, je t'ai vu, je sais que tu vas me manger une ou deux brebis, je n'y peux rien, mange ma brebis, ce n'est pas grave, mais sache que si un jour je t'attrape ..." Il y avait une tolérance qui s'installe entre les deux. Puis un des bergers qui maintenant est mort et qui était aux Merveilles, au début il a été surpris par l'arrivée du loup donc il a fallu un ou deux ans pour se retourner et trouver les moyens de le contrer. Mais très vite il s'est rendu compte que de toute façon, quoi qu'il fasse, quoi qu'il arrive, la disposition des lieux faisait que de toute façon il aurait une, deux et voire même quatre brebis de manger. Il savait que c'était un sacrifice au loup point barre. Moyennant quoi ils vivaient en bonne entente eux.

 

Est-ce que tous ces corniformes qui sont représentés dans la Vallée, peuvent représenter des sacrifices ?

 

Le bovin au Néolithique est sacrifié afin de célébrer le printemps. Par exemple une hallebarde avec un corniforme sous la lame, ça représente le sacrifice du taureau. Ils étaient faits dans la vallée mais je ne pense pas qu'il y ai des sacrifices faits en hauteur. À 3 000 mètres ce n'est pas évident. Maintenant le sacrifice peut être fait symboliquement en le dessinant en altitude. C'est comme si tu le faisais en vrai. Alors peut-être qu'il était fait en vrai en bas, mais le fait de le dessiner sur place c'était une façon de demander l'orage - qui de toute manière allait venir. On sait que l'eau est là-haut, l'eau du ciel et des lacs - il y a 17 lacs quand même étagés dans le secteur des Merveilles. Il y a aussi les torrents, alors évidemment en plein été c'est difficile de voir tous ces torrents mais il y en a quand même celui de la Vallée du Diable, il y a le torrent des Merveilles qui est le plus gros et il y a le torrent de l'Arpette qui vient de du Lac de l'Huile mais comme il coule sous des moraines on l'entend mais on ne le voit pas vraiment.

 

 

La vallée prend toute sa réalité après la pluie. Toute l'eau jaillit et tu te rends compte que l'eau est plus que présente, elle est partout, elle sort des roches parfois, j'en ai vu sortir de nul par. J'ai aussi eu l'occasion - je ne sais pas si c'est une chance - de vivre un orage mais monstrueux ! Ça avait duré toute la nuit et tout le lendemain avec une pluie d'enfer. C'était tellement énorme - je sais pas si tu te souviens de l'endroit où il y a les pêcheurs en face de notre refuge. Du Lac Mouton, jusqu'à la descente qui nous mène sur le CAF, c'était un lac ! Derrière notre refuge c'était un lac ! Il y avait une telle pression, une telle puissance d'eau qu'essayer de traverser était trop dangereux. Le seul moyen de rejoindre le CAF c'était de se mettre pieds nus et de marcher dans l'eau. C'était du canyoning tout bêtement et il y avait de l'eau qui jaillissait de partout. J'ai regretté de ne pas avoir eu d'appareils photo suffisant ce jour- là. C'était vraiment à ce moment qu'il fallait faire des photos. C'était incroyable il y avait des torrents dont on supposait leurs existences parce qu'on voyait bien que ça pouvait être des lits et là ils étaient pleins. Franchement, personnellement, je n'ai pas vraiment envie de revivre ce genre de chose ... Surtout si on est sous tente alors là ...

 

Peux-tu présenter la Vallée des Merveilles un peu plus en détails ? Donner ses spécificités et ce qui la rend unique au monde ?

 

Le nom de la Vallée des Merveilles vient de son côté fantastique, pas forcément dans le sens de jolie, mais plutôt par son côté effrayant. La première fois où le mot merveille est employé, c'est Fodéré qui en 1800 est allé dans cet endroit et qui a vu tout un tas de monstres et de ruines de villes antiques. Le nom Meraviglie est donc resté mais en réalité il y a toute une toponymie qui date du début de la christianisation des lieux et qui se fait à la fin du Moyen-Âge, vers le XVIe siècle. Tout tourne autour de tout ce qui est diabolique et c'est pour pour cela qu'il y a la Cime du Diable, le Pas du Diable, le Lac de Trem [tremblement], la Valmasque [Vallée de la Sorcière], l'Inferno ... Ces noms ont été données par les moines qui ont commencé à christianiser cette région et pour pouvoir garder les paroissiens dans la vallée, ont diabolisé cet endroit. C'était d'autant plus facile qu'il y avait toutes ces têtes de bovidés donc des formes avec des cornes ou des sortes de fourches, qui symbolisaient le malin. Ces toponymes effrayants plus tous les orages ont fait que la population ne voulait plus monter et pendant longtemps les gens ne montaient pas - dans les périodes historiques. À partir du XVIIe siècle, le pastoralisme à Tende commence à monter, à prendre de l'essor et très vite les pâturages de moyenne altitude se trouvent insuffisants. Pour inciter les jeunes bergers à monter, les propriétaires eux-mêmes sont montés et ont inscrit tout ce qu'ils avaient de plus cher pour eux c'est-à-dire leurs noms, leurs devises familiales et leurs emblèmes. C'est pour ça qu'on a une inscription de Umberto de la Garenne. Umberto c'est un prénom Savoyard, de la Garenne c'est un nom Breton. Son blason est un semis d'hermine avec un la Croix de Savoie. Ça veut donc dire que son père devait être Breton et sa mère Savoyarde. C'était un chevalier bâtard parce que son heaume regarde vers la gauche et non pas vers la droite. Il est donc monté avec une règle et un clou, il a fait un fronton bien droit, il a tracé des traits pour écrire son nom ainsi que sa devise : Malo mori quam foedari [Plutôt mourir que faillir] qui est la devise d'Anne de Bretagne. En haut il a dessiné son blason et juste en dessous, il a écrit le premier verset de la cabale en Hébreu : Gloire à Dieu tout-puissant. Un tout petit peu après lui, il y a quelqu'un qui est venue, certainement un lettré qui connaissait le grec ancien, qui a écrit Trophée noble en parlant du heaume. Après il [Umberto] est redescendu - il n'est pas le seul à avoir fait ce genre d'acte - pour montrer qu'il avait laissé toute son identité et ainsi prouver qu'il ne lui était rien arrivé. Au fur et à mesure ça a convaincu les berges de remonter. Après ils n'étaient pas tant que ça, au maximum c'était au XIXe siècle et il y avait une cinquantaine de troupeaux. On retrouve des noms de famille et pour chaque famille on a plusieurs prénoms. Par exemple les Marraud sont très nombreux il y a trois frères et soeurs : Magdalena, Bianca et Giovani. Ils sont tous là en même temps et ont chacun leur signature. C'est assez facile de savoir quels étaient leurs troupeaux. Les chevriers sont ceux qui avaient les pâturages les plus hauts alors que les moutons montrent un peu moins haut. Aujourd'hui, il ne reste plus que deux jeunes bergers aux Merveilles : Alan qui vient de Paris, qui a repris le troupeau de Pascal et puis George qui lui est de la région d'une famille de berges.

 

 

 

Quel est le plus dur pour toi : partir de Paris et te couper de tout dans la cabane du Muséum (sans téléphone, sans eau courante, sans électricité) - ou revenir à Paris après avoir passé un mois loin de tout, dans un calme infini que seuls quelques moutons, bergers et les stagiaires viennent rompre ?

 

C'est revenir qui est le plus dur, à chaque fois l'adaptation est beaucoup plus difficile parce qu'on s'habitue à un rythme de vie. Pour moi le plus dur en fait, c'est l'horaire. Prendre l'habitude de vivre avec le soleil, se lever à 6h du matin et se coucher vers 20h. On peut facilement faire des nuits de 12 heures car de toute façon on est tellement fatigué qu'on dort. Mais surtout on n'a pas d'horaire, c'est le climat qui impose le rythme de vie. S'il pleut on se met à l'abri et on arrête puisqu'on fait un travail d'extérieur donc on ne peut pas travailler sous la pluie. On pourrait faire de la prospection, seulement on risque de glisser, on risque de se faire mal, avec des stagiaires il ne faut pas prendre trop de risques aussi et puis une fois qu'on est mouillé ce n'est pas non plus très malin parce qu'on n'a pas de chauffage pour se pour sécher les vêtements. Alors on évite, le mieux c'est de s'arrêter et d'attendre qu'il ne pleuve plus. Donc oui il n'y a pas d'horaire et il n'y a pas non plus d'obligations comme quand on vient au musée par exemple. Ici, c'est 9h00 - 18h00 ou 20h00 ... Et encore on a de la chance de ne pas être trop fliqués, on n’a pas de pointage. Je serais malheureuse s’il y avait une pointeuse, ce serait terrible pour moi.

Du coup on ne voit pas le temps passer et parfois je me rends compte qu'il faut peut-être rentrer à un moment. Surtout quand je fais des choses qui ne nécessitent pas des attentions ou des réflexions énormes, qui sont plutôt ennuyeuses. Dans ces cas-là je suis ailleurs dans ma tête voire même je rédige des textes, des trucs et je ne vois pas le temps passer. J'oublie parce que je suis complètement ailleurs mais ça a toujours été un problème pour moi. En classe, au collège, c'était dramatique. On avait des salles qui étaient au niveau de la canopée et quand il y avait des cours qui me passionnaient pas trop, je regardais les feuilles et très vite j'étais en forêt, je me transposais en Haute-Marne dans les grandes forêts domaniales ... Puis d'un seul coup bien sûr j'entendais "Mademoiselle Romain au tableau !" - "Merde merde merde merde merde ...". Là c'était la panique à bord, j'avais trois nanosecondes pour me dire "Où suis-je ? Que fais-je ? De quoi parle-t-on ? Je suis au collège, en 4e, c'est le cours de Maths et on parle des équations !" Il faut que je revienne des fois très vite à la réalité mais ça ce n'est pas toujours évident...

 

 

 

J’ai eu la chance de venir te voir travailler pendant une semaine dans ces montagnes perdues loin de tout. Évoluer dans un tel endroit tout en suivant les énormes livres de cheminements afin de trouver les gravures était pour moi une expérience fantastique qui pouvait s'apparenter à une chasse au trésor dans un cadre de travail magnifique. Pour toi, qui connaît déjà les sites par coeur, t’arrive-t-il d’être lassée ou d’en avoir marre de revenir chaque année dans ce même refuge ?

 

J'aime bien changer mais j'aime bien accumuler, additionner. L'idée de ne pas revenir ce n'est pas possible. J'ai tellement l'habitude d'être sur ce terrain ... Puis je connais tellement d'endroits où je suis sur qu'il y a des gens qui n'y sont jamais allés ... On ne peut pas s'empêcher au bout d'un moment de se l'approprier un peu et s'identifier. Moi ça m'est arrivé d'entendre des musiques en faisant des relevés, entendre des sons, des rythmes, surtout quand c'est cupule par cupule. Comme c'est toujours trois par trois ou deux par deux, on imagine le son des coups de cailloux sur la roche. Quand je les redessine, je pense qu'ils avaient le même rythme, la même cadence pour faire les points. On ne va pas passer dix minutes à faire un minuscule rond, on le fait correctement, proprement, mais on le fait ! Je pense que c'était pareil, ils ne devaient pas être minutieux sinon il n'y aurait pas 100 000 gravures. Ils devaient avoir une dextérité parce qu'au bout d'un moment on automatise les gestes. Ils connaissaient aussi la dureté de la roche et ils savaient quel percuteur prendre pour taper et ils devaient déjà avoir en tête ce qu'ils avaient envie de faire comme motif et aller !

 

As-tu as une préférence entre les proto-écritures et les gravures historiques?

 

J'aime bien les protos ... Les histos sont bien aussi mais c'est plus compliqué parce qu'il faut vraiment retrouver le texte, puis c'est pas toujours passionnant comme quand ce n'est une signature. Après j'aime bien relever les bateaux mais en général je préfère les protos.

 

Est-ce qu'il y en a une gravure qui t'est plus chère que les autres ?

 

Ola il y en a plusieurs ... Je sais celle que je redoute ... Celle que je ne voudrais pas avoir et celle que je ne dessine jamais. Je ne peux pas dire qu'elle me fasse peur mais je la sens pleine d'ondes ... C'est le Sorcier ... Tu peux chercher dans mon bureau, il n'y a pas de représentation de lui. C'est lui qui est le chef dans l'histoire. Il est central au milieu de la Vallée et il est redoutable. Cette figure, la première fois que je les ai vus, pendant une semaine j'en ai rêvé toute la nuit. Je l'ai vu de toutes les couleurs, marchant - alors qu'à l'époque on ne le présentait pas encore avec des tennis et des machins - mais je l'ai vu marcher, j'ai rêvé qu'il sortait de la roche. On va croire que je suis complètement barjo mais il m'a impressionné.

 

 

C'est un peu un gardien !

 

Oui en quelque sorte je pense que ça peut être le gardien des lieux, ce n'est pas une figure anodine. À force d'être toute seule dans cette vallée - j'ai plein de stagiaires certes mais souvent j'étais toute seule toute la journée - on réfléchit fatalement puis on s'imprègne de l'ambiance et il y a des choses qui s'interpénètrent. Déjà l'atmosphère de montagne n'est pas la même quand c'est un soleil clair du matin, où un soleil lourd de midi où on voit déjà les nuages qui arrivent et où l’on sent la chaleur et l'humidité qui filtrent à travers les nuages ... Je ne parle même pas de quand il y a de l'orage car ça peut être une horreur. Il y a aussi les impressions que l'on a quand il y a la pleine lune sans nuages. Cette lune éclaire différemment les montagnes en donnant des formes différentes. Il y a les sons également, les bruits, la nature n'est pas quelque chose de silencieux, sauf un quart d'heure avant l'orage ou là il n'y a pas plus de bruit. Là pour le coup c'est un vrai silence, un non-bruit. Des fois je me suis fait des frayeurs, surtout dans la Vallée du Diable, en allant vers le Pic du Diable et souvent les orages arrivent par là. C'est une vallée où il y a beaucoup de schistes violets coincés dans du gneiss ou du grès blanc, c'est donc assez électrique et quand il y a de l'orage le violet ressort. C'est pour ça que je ne suis pas à l'aise dans cette vallée, je me sens pas très bien ... Pourtant il y a des gravures que j'aime bien. Il y a des corniformes qui sont drôles par exemple la roche 5 en zone 9. Ce sont des associations assez incroyables.

Pour revenir au Sorcier, il est très impressionnant mais je ne le garderai pas sur moi. D'ailleurs quand il y a le Sorcier en décor je ne l'achète pas. En figures anthropomorphes tu as aussi le Chef de tribu que je connais très bien parce que je suis resté une semaine en tête à tête avec cette dalle qui est au Musée des Merveilles. Face à lui on est plutôt serein quand on est dessus. Il y a aussi l'Homme aux bras en zigzags que j'aime bien, j'aime bien cet endroit très haut, au pied du Pic des Merveilles, c'est calme. La figure - je ne peux pas dire qu'elle fasse peur - mais qui est la plus impressionnante en fait oui, c'est vraiment le Sorcier. Je ne sais pas pourquoi mais il m'a fait un effet terrible.

Après ce que j'ai constaté - je me suis peut-être fait des films, c'est le côté ésotérique qui n'est pas scientifique - c’est qu'il y a deux catégories de personnes et de visiteurs. Il y a ceux qui sont totalement happés par le site et qui, quand ils redescendent, savent qu'un jour ou l'autre ils remonteront, ils ne pourront pas faire autrement. Le site va les appeler et ils seront obligés de remonter. Puis il y a ceux qui sont totalement hermétiques, c'est-à-dire que le site ne leur permet pas de rentrer. Ils ne peuvent pas rester, ils ressentent trop d'ondes, trop de magnétisme et ils redescendent tout de suite. Le site a aussi sa propre vie. S'il n'a pas envie de se découvrir il ne le fera pas et c'est ce qui rend l'étude du Bégo si difficile. Ce n'est pas un site que l'on va aborder facilement, comme ça d'emblée. Il faut donner de toi-même pour aborder les roches. Si tu y vas en dilettante, tu n'y comprendras rien et tu redescendras en ayant rien vu. C'est à toi de faire l'effort suffisant pour trouver des roches. Ce n'est pas les roches qui vont te surgir au nez. Je fais peut-être de l'anthropomorphisme sur le site et je me l'approprie, mais je sais qu'il y a des gens à qui je n'ai pas envie de le montrer parce qu'ils prennent ça par dessus la jambe, ça ne les intéresse qu'à moitié.

Parfois j'ai l'impression que le site est quelque chose de vivant qui te donne des informations, mais pas tout ... Et au moment où tu te dis que tu vas avoir la fin de l’histoire et bien non ... Toutes les publications mettent un temps fou, à chaque fois il y a quelque chose qui fait que l'on repart dans un autre cycle, soit il nous manque une info, soit il surgit quelque chose. C'est un site un peu mystérieux, magique et fantastique qui ne se livre pas comme ça et c'est tant mieux et encore plus si on y va avec des intentions moyennement honnêtes. Tu vois moi en 30 ans je n'en ai pas encore percé tous les mystères. J'ai des idées dessus et je peux en parler très très longtemps mais il y a tellement de facettes et tellement de façons de la voir qu'à chaque fois ce sont des choses qui se rajoutent. J'ai vu tellement de choses dessus, tellement de reportages, de films et de témoignages que l'on croit savoir et puis en fait il y a toujours un truc auquel tu n'avais pas pensé et qui vient s'ajouter.

 

Ça tombe bien que tu me parles de ces différentes visions et interprétations car je voulais savoir, comment est-il possible pour les nouvelles générations - et je t’inclue dans cette formulation - de pouvoir se faire une place dans l’expertise et l’étude d’un tel site quand des archéologues, on va dire “ vétérans ”, ont la mainmise sur la symbolique et sur l’histoire d’un lieu ? Comment réussir à se faire entendre ?

 

C'est vrai que par rapport à Mr. de Lumley ou Annie Échassoux - de toute façon je vais bientôt me battre avec elle - d'une manière générale je dirais que ... Par exemple je me retrouverais devant Clarence Bicknell où Carlo Conti, ils ont à peu près eu les mêmes interprétations que nous sauf qu'ils n'avaient pas eu le temps d'avoir cet ensemble de relevés exhaustifs. Maintenant c'est sûr que s'ils avaient tout ce qu'on a enlevé et de la façon dont on l'a fait, peut-être que eux verraient les choses légèrement différemment où finalement peut-être qu'ils arriveraient aux mêmes conclusions que nous. D'une manière générale tout le monde arrive à peu près à au même dénouement.

La difficulté actuellement c'est de montrer aux jeunes générations qu'il est très important de d'abord relever à la main, de s'être bien esquinté les yeux sur une roche pour bien l'analyser et pour bien que le cerveau et la main ancrent tout ça. Après on peut utiliser tous les moyens modernes qu'on veut comme les trucs de 3D, la photogrammétrie et tout ça. Encore que je te dirais la photogrammétrie, je ne sais pas ce que ça peut réellement apporter d'avoir un 3D quand tu as paroi plate. On n’est pas dans une grotte où il y a des aspérités et où on sait très bien que les paléolithiques utilisaient ces surfaces inégales pour dessiner. Il y a quand même quelques roches qui ont des décrochements et les gravures jouent parfois avec ses décrochements mais c'est rare. Souvent c'est sur une face et puis c'est tout. Cette technique demande plus de pollution, de financement et au finalement plus de temps que de sortir sa feuille et se mettre à genoux avec son crayon. En plus ce n'est pas tout d'avoir les appareils photo, il faut pouvoir les recharger. Pour les recharger il faut de l'électricité [je rappelle qu'il n'y a pas l'électricité dans le refuge], donc un groupe électrogène et ça le parc n'en veut plus. Il faut alors des panneaux solaires suffisamment puissants pour pouvoir recharger toutes les batteries. Au final cette technique rend quelque chose de moderne mais le résultat n'est pas forcément meilleur que ce que je fais avec mon miroir. Tout ça c'est ce que j'essaye de démontrer aux jeunes parce qu'ils ne comprennent pas. Tu peux passer à côté des différentes techniques de piquetage et à côté de plein d’informations purement techniques de fabrication de la gravure mais qui te donnent l'enchaînement des gravures les unes par rapport aux autres. Moi j'arrive très bien savoir qui superpose quoi, ça se voit quand on les regarde - pas forcément au bout d'un mois mais au bout de 30 ans c'est clair que je le vois tout de suite. Toutes ces informations-là, si tu le fais uniquement avec un appareil photo, tu loupes des choses. Sans compter qu'il y a peut-être des petites choses fine que tu vas voir apparaître à un moment donné avec une lumière particulière. Ça ne sera pas le cas sur un ordinateur. Toute l'atmosphère, tout l'environnement dans lequel est placé la roche, tous les bruits qui sont autour font que de toute façon, tu te retrouves dans la position du graveur et tu te positionnes exactement comme il était. Une roche tu ne peux pas la relever dans n'importe quel sens. Obligatoirement il y a un sens dans lequel tu sens plus à l'aise. C'est toi au XIXe siècle mais il y a 5 000 ans c'était déjà la même chose.

 

Est-ce que l'on peut encore faire de nouvelles interprétations de gravures ?

 

Oui bien sur. Déjà il y a les constellations de la Pléiade. Certains dessins ont des cupules assez grosses, bien claires et d'autres beaucoup plus discrètes et dispersées pour le coup sur pratiquement toutes les roches. Ce sont des petits groupements de six à huit points bien ordonnés qui forment des groupes d’étoiles.

Après c'est comme les empreintes de reptiles. On en a trouvé une première fois aux Merveilles - une superbe empreinte - et puis plusieurs années plus tard, en 2016, par hasard je suis tombée sur un rocher que je regardais pour voir s'il n'y avait pas par hasard des gravures dessus et puis là j’ai repéré trois belles empreintes de deux espèces différentes. Je les ai vus parce que Romain Garrouste [du Muséum] - que j'avais amené - m'a appris à les reconnaître. Quand tu en as vu une fois c'est bon tu sais les repérer. 

 

Est-ce que les sols ont été fouillé ?


On a fait des sondages ! C'est bien ce qui embête la DRAC [Directions Régionales des Affaires Culturelles] parce que eux ont envie de transformer le terrain en termitière. La fouille là-bas c'est compliqué ... Les sondages qu'on a fais ont montré que les sols sont extrêmement remaniés donc ce n'est pas évident. Normalement le sol Néolithique est à 40-50 centimètres. Une fois on avait fouillé juste au-dessus du refuge, on était descendue à 40 centimètres, on avait trouvé une petite lame de silex et on s'était dit "super ça doit être en place". On a donc continué à chercher, à fouiller et 10 centimètres en dessous on a trouvé une magnifique bague des années 1960 ... Donc non ce n'était pas en place. Les sols sont très remaniés à cause des marmottes qui creusent et remuent tout ça, mais aussi à cause des bergers qui nettoyaient le sol au fur et à mesure qu'ils dormaient dans ces coins. Il y a un endroit qui n'était pas remanié un peu en contrebas du Lac Long mais il a été fouillé par Carlo Conti. Il n'y a donc peut-être plus grand matériel à trouver. Il y a également tout un site qui a été finalement un peu abîmée. C'est tout autour du refuge des gardes parce qu’à chaque fois qu'ils ont creusé - quand ils ont construit le refuge puis quand ils ont construit leurs toilettes sèches - on ramassait des silex ... Donc à la place du refuge il y avait certainement un site ... Là ce n'était pas grave si la DRAC était d'accord ou non mais bon, à l'époque ils n'étaient pas aussi pointilleux que maintenant.

Il faut bien se mettre à la place des graveurs, il ne faut pas se raisonner comme nous, il n'y avait pas de chemin. Les chemins que tu as vus bien tracés bien nets, ils ont été fait par les militaires entre 1880 et 1947 pour faire monter les mules ou les autochenilles. Les chemins utilisés il y a 3 000 ans n'étaient pas les mêmes. Déjà le chemin de berger classique pour monter aux Merveilles il est de l'autre côté de la rive, donc en rive gauche du torrent et non pas en rive droite ; et puis il y a plein d'autres petits sentiers qui sont venus des sentes. Parfois c'est un peu scabreux parce que c'étaient de vrais montagnards pour qui il n'y avait pas d'obstacles. Tu as des roches qui sont dans des positions, tu te demandes comment ils ont fait pour les graver.

 

On va sauter du coq à l’âne, te souviens-tu en quelle année tu as intégré la Société des Explorateurs Français et qui étaient tes parrains ?

 

En avril 2012 et ceux qui m'ont parrainé ... C'est une bonne question car ils étaient plusieurs ... Alors je ne sais pas qui a signé au final. Je pense qu'il devait probablement y avoir Erik Gonthier et peut-être, soit Muriel Huter soit Lucile Allorge.

 

Qu'est-ce qui t'a incité et donné envie de rentrer à la SEF ? Quelles étaient tes motivations ?

 

En fait, ça paraît bizarre comme ça à dire mais, depuis toute petite j'ai toujours eu des envies d'exploration, je me suis toujours dit que si j'avais vécu au XVIe siècle je pense que j'aurais fait des expéditions. Il y a également beaucoup de gens du Muséum dans la SEF, des gens qui font beaucoup de terrain et ça fait partie des choses qui me passionnent. 

J'ai donc eu envie d'intégrer cette société où il y a eu des grands explorateurs du XXe siècle. Savoir qu'on appartient la même société que Paul-Émile Victor, ou Alexandra David Néel, ou encore Théodore Monod que j'ai eu la chance de rencontrer en tête à tête dans son bureau par rapport à Pierre Teilhard de Chardin. C'était un moment incroyable. Tout à l'heure on parlait de Jean-Pierre Haigneré et de Patrick Baudry, tous ses cosmonautes sont des gens qui ont eu des expériences quand même incroyable ! Après il y a des gens comme Philippe Taquet qui est aussi à la société et qui, avec Paul-Émile Victor et Philippe Cousteau étaient vraiment les trois premières personnes qui faisaient du documentaire à la fois d'exploration et scientifique. Quand je regardais ça à la télé j'avais 8-10. Ça m'a toujours passionné donc si j'ai fait de la paléontologie, je pense que Philippe Taquet n'est pas très loin. C'est vraiment le tout premier qui a parlé des dinosaures au grand public. Avant on ne connaissait pas vraiment ces espèces animales. Maintenant le dinosaure est rentré dans notre vie comme s'il était un animal domestique, comme si on le côtoyait. Tu as des enfants qui dorment avec des tricératops, avec des diplodocus et même des tyrannosaures. Ça devient un animal tellement familier alors que l'homme ne l'a jamais côtoyé. Il y avait une part de rêve aussi qu'ils amenaient. Les films de Cousteau étaient superbes. Maintenant quand tu les regardes, tu vois tous les défauts qu'ils peuvent avoir, même au niveau cinématographique et puis toutes les erreurs écologique que l'on ne ferait plus - du moins je l'espère. Quand tu vois 700 requins dans la nuit [de Laurent Ballesta] et un film de Cousteau ... Mais il faut se remettre à l'époque, dans les années 60, c'était novateur d'inventer cette espèce de petit bathyscaphe qui descend. C'était tellement novateur que dans les années 1940 Hergé a profité de ce genre de truc pour inventer le sous-marin du professeur Tournesol en forme de requin. C'était la première fois que le grand public - du moins ceux qui avaient la télé - pouvait voyager dans le monde sous-marin, certes en noir et blanc, mais avec suffisamment de contrastes pour se faire idée de cet univers que l'on connaissait mal à l'époque. Ce sont des gens qui font rêver et pour moi c'est un honneur que d'en faire partie, se dire que ce sont des amis et pouvoir les côtoyer.

Tu vois Alain Tixier et Nicolas Hulot avec Ushuaïa, ça a marqué les années 90. C'est devenu une image super-classique où Hulot a été le premier à alerter sur l'état de la planète. Plus récemment il y a Jean-Louis Étienne qui a fait ses grandes explorations mais c'est plus réservé à des petits comités car ça a donné moins de films et parce que c'est un milieu assez spécifique. Paul-Émile Victor lui a été le premier à faire connaître le Groenland. Bon il a fait l'erreur d'appeler les Inuit des Esquimaux [qui veut dire mangeurs de viande crue / mangeurs d'hommes]. Théodore Monod lui n'a pas fait d'émissions mais je l'ai connu par le biais du Muséum et je me suis rendu compte que tous les labos du musée et tous les départements ont un au moins un tiroir de Monod, que ce soit en géologie, en zoologie, en botanique, en préhistoire, en ethnologie ... C'était le naturaliste par excellence. Quand il allait sur un terrain, il étudiait l'ensemble du terrain. Sa spécialité c'était les poissons mais il ne se contentait pas d'un truc. Quand il était quelque part il regardait tout. Pour moi c'est l'image du Muséum et les chercheurs qui y travaillent  ne sont normalement pas monomaniaques. Dans les missions tu as les collections, la diffusion, l'enseignement ... Ce n'est pas uniquement de la recherche et c'est m'a toujours plu.

 

Aujourd’hui, qu’est-ce que cela représente pour toi d’être une “ exploratrice française ” ?

 

Aujourd'hui l'exploration prend des aspects d'écologie et de protection. Quand on est allé au Makay [à Madagascar], il n'y avait rien, les personnes habitaient autour mais pas dedans - hormis la riche biodiversité. On arrive à découvrir de nouvelles espèces et aller dans des endroits où l'Homme ne fait que traverser, c'est de l'exploration. Ce site n'est pas encore trop anthropisé car certains Malgaches se servent des anfractuosités pour faire des tombes - ils ne creusent pas mais se servent des trous déjà formés - et c'est tout. La seule chose qu'ils abîment ce sont les plantes. Ils ont tendance à faire des brûlis afin de faire pousser l'herbe pour les zébus. Ça provoque beaucoup d'incendies de forêt et au final les lessivements des sols engendrent d'importantes érosions. Ce sont les seules traces du passage humain en ce qui concerne le Makay. Après il y a des canyons où tu as encore de la forêt primaire, plus énormément et c'est pour ça qu'il faut vraiment préserver cet endroit. C'est aussi un endroit où il y a encore des lémuriens et Madagascar est le seul endroit sur Terre qui contient ce genre de primates. Il faut donc les préserver et préserver cette île. On a déjà décimé le dodo à l'Île Maurice qui n'est pas très loin, on a décimé l'aepyornis qui était le plus gros oiseaux connu - son oeuf c'était le double de celui de l'autruche soit 24 oeufs de poules ... Donc ce sont des terrains qu'il faut protéger et il faut le faire intelligemment, pas contre la volonté des locaux.

C'est aux habitants de dire ce dont ils ont envie et nous, tout ce qu'on peut apporter c'est de l'aider. Faire connaître les endroits c'est bien, je suis plutôt pour, mais il ne faut pas dire où ils sont exactement afin d'éviter que le tourisme ne rapplique. Il y a des gens qui parlent d'écotourisme mais dans certains endroits je trouve que ce n'est pas bien. Quand il y a 120 personnes qui déboulent, non expérimentées, qui viennent d'Europe et qui viennent visiter le Makay, ça fait inévitablement des dégâts. On vient avec notre matériel, nos bouteilles plastiques, nos boîtes de conserve, nos sacs en plastique qui contiennent de tout, notre savon ... Si on ne prend pas la peine de penser qu'il faut préserver la nature et donc essayer de prendre des choses qui, une fois rejetées dans la nature ne l'abîment pas, et bien c'est dommage. Moi j'ai l'habitude d'être dans un parc national, depuis très longtemps on a toujours dit qu'il fallait du savon végétal genre Alep, de prendre de la lessive bio avec le moins de phosphate possible, etcetera. À Madagascar j'ai constaté que ce n'était pas ça du tout et j'étais presque choquée de voir que des gens pouvaient se laver avec du Dop, utiliser du Skip ou du Génie pour laver leur linge dans la rivière ... Je trouvais ça tellement malhonnête vis-à-vis de la population locale mais surtout vis-à-vis de la population animale et végétale qui nous entourait. Il faut faire attention à tout ça et quand tu sais qui amène des gens dans des endroits sauvages, ce n'est pas dit ... Pourtant il faut essayer d'abîmer le moins possible. Donc je pense que dans l'exploration actuelle, il doit y avoir une dimension de préservation et de sensibilisation des populations qui sont autour. Alors forcément tu vas en Papouasie-Nouvelle-Guinée dans les tribus Papoues, tu ne vas pas leur apprendre à gérer leurs terres. Ils savent le faire d'une manière ancestrale. Sauf que la modernisation fait qu’ils disposent d'ordinateurs, de téléphones portables ... Ils font partie du monde moderne. Seulement qu'est-ce-qu'ils en font de ces appareils quand ils marchent plus ? Ils les jettent dans leurs trous à poubelles et ça fait une pollution dont ils ne savent pas. Je ne dis pas qu'il ne faut pas que ces gens aient d'éléments modernes mais quand on leur donne, quand ils s'en procurent, il faut leur dire de faire attention, que ces objets ne sont pas anodins et qu'il ne faut pas les laisser dans la nature une fois obsolètes. Sauf s’ils les recyclent eux-même en autre chose. Ils le font très bien.

 

Pour finir, y a-t-il une question que tu aurais aimé que je te pose ou à laquelle tu aurais aimé répondre ? Il y a forcément mille sujets de conversation mais peut-être ai-je omis quelque chose d'important ?

 

Je ne sais pas ... Peut-être pourquoi j'ai voulu être dans le comité directeur de la SEF ? Pour être plus actif dans la société. Ça faisait 3 ans que j'y étais et je viens de repartir pour trois nouvelles années. Le choix d'être au comité ça nous donne la possibilité d'être dans le coeur de la société,  d'être plus actif, de prendre des décisions, de voir les choses et j'ai tout de suite senti que tu faisais partie d'un groupe à part, que les gens te voyaient différemment ce qui normalement ne devrait pas. Ce qui est difficile dans cette société, c'est que les membres sont très souvent sur le terrain. À priori ils ne sont pas là où très peu présents donc en dehors du fait qu'il y ait des conférences une ou deux fois par mois, je trouve qu'il n'y a pas assez de publicité autour d'elles, ou que les gens de la société eux-mêmes ne font pas suffisamment d'efforts pour y aller.

J'y suis allé l'autre jour, c'était un jeune qui racontait son voyage en Himalaya et franchement c'était incroyable. Il est parti avec son sac à dos, arrivé au Nord du Népal il voulait rejoindre Lhassa à pied mais l'hiver arrivant il un petit peu renoncé mais bref il y avait pas mal de jeunes qui sont venus l'écouter et c'était bien. Je suis allé à d'autres ... La moyenne d'âge c'était 75 ans ... Je comprends que ça puisse décourager donc si on fait l'effort d'y aller en ramenant des amis - j'ai une de mes soeurs qui aime bien venir - d'un côté ça fait connaître la société et puis ça peut aussi donner des idées. Ça montre que l'on peut faire des voyages intelligents. On n'est pas obligé d'aller dans un pays, suivre un groupe et aller au Club Med ... Je ne vois aucun intérêt de faire ça. Le fait de parler avec ces gens qui voyagent, on peut leur demander comment ils ont budgété, comme ils se sont débrouillés, comment ils ont préparé, est-ce qu'ils sont sponsorisés ... Tu peux leur poser tout un tas de questions et en général ils sont très ouverts et très simples. Après c'est sur que si Alain Tixier présente un film ou si Sylvain Tesson vient, il y aura un monde fou mais il pourrait y avoir un peu plus d'animation et c'est ce que l'on essaye de faire. En général ce genre de société ne peut que réunir que des gens qui ont des caractères assez marqués et des passions communes. C'est sûr que pour faire certaines choses, tu es obligé d'avoir un caractère spécial. Par exemple Matthieu Tordeur qui a rallié le Pôle à pied à 27 ans, juste en traînant son traîneau ... faut avoir envie de faire ça, tout seul, au risque de se perdre et d'y rester.

 

En parlant de Matthieu, ça me fait penser à Mike Horn qui a lui-même demandé s’il pouvait faire partie de la SEF ! Ça montre que la société a un certain poids dans cette communauté mondiale d’explorateurs et qu’elle a un bagage historique assez lourd.

 

Je pense que les membres fondateurs ainsi que le bagage historique sont très important oui. C'est assez lié au Muséum encore une fois parce qu’il y a beaucoup d'ethnologues qui en font ou en faisaient partie. Encore aujourd'hui, ces membres actifs étant des chercheurs naturalistes, le travail de terrain appelle à l'exploration. Tu vois, quand ils sont allés à Lengguru [en Papouasie occidentale] pour explorer la baie de Triton, c'était l'aventure. Érik [Gonthier] a été relever des peintures sur des pitons rocheux plantés dans la mer, avec des parois presque verticales. Il voyait autour de l'îlot les crocodiles marins qui tournaient ce qui veut dire que s'il tombait, la survie était minime...

À terre c'est la même chose. La Nouvelle-Guinée tout entière est dangereuse. D'abord les Hommes, il ne faut pas oublier qu'ils étaient cannibales autrefois. Ensuite les serpents sont plus que vénéneux, si certains te piquent tu as une heure pour faire ton testament et basta, rien ne peut empêcher ça. Certaines plantes sont aussi ultras urticantes et vénéneuses. C'est donc un terrain très hostile qui ressemble à un labyrinthe vert mais au final il n'y a pas trop d'accidents, les gens s'en sortent. Une fois que tu es dans l'action, c'est la recherche des choses qui te motive et qui te fait bouger. Moi si on me lâche dans une carrière et qu'on me dit qu'il y a ça, ça et ça comme fossiles à chercher, j'irai les chercher et je ne partirai pas tant que je ne les aurai pas trouvé. Je ne vais pas me rendre compte que la nuit va tomber car je vais tellement être focus là-dessus. C'est la passion qui te mène. Je me suis vu une fois avoir un trou énorme sous ma tente parce que en dessous, l'entomologiste spécialiste des fourmis avait repéré qu'il y avait une fourmilière et il voulait voir la reine donc il a creusé un énorme trou et on ne pouvait plus l'arrêter.

 

C'est beau je trouve ce mot qui fédère toute la Société, une société de passionnés.

 

Oui voilà c'est plus que des vocations ce sont surtout des passions. La passion pour ce qu'ils font qui peut être axée sur un pays, un territoire, un paysage mais qui peut aussi être une passion de l'Homme. Caroline Riegel par exemple, je pense qu'elle aurait du mal à ne pas avoir de communication avec ses nonnes perdues dans le Ladakh [région située dans la partie orientale de l'État indien du Cachemire]. Il y a aussi des pays très attachants, du moins leurs populations le sont.

 

 

 

 

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