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Caroline Riegel - Une amitié sans frontières

16 Jun 2019

  

 

 

Caroline Riegel

Ingénieur en constructions hydrauliques, voyageuse, écrivaine, réalisatrice, photographe et humaniste

Rencontre du 05 juin 2019

 

 

 

 

 

Ce n'est jamais facile de se présenter. On a envie d'être originale, d'être drôle, fin ou je ne sais pas quoi. Ce n'est pas si évident ... Un être humain en quête de joie et de bonheur comme la plupart de mes confrères. Après je me présenterais comme quelqu'un qui est accrochée à une grande diversité d'êtres et de découvertes. Je pense que ça se reflète un peu dans mon parcours ou on me dit souvent que j'ai plusieurs vies et que je confronte des univers qui se côtoient rarement. Si être réalisateur et écrivain sont des mondes assez perméables, être ingénieur et voyageur ou aventurier, c'est déjà un peu plus inhabituel. Mais j'aime beaucoup cette diversité. Je n'ai pas l'âme d'un expert, même si à chaque fois qu'on fait quelque chose on voudrait l'être, on voudrait tout savoir et tout comprendre mais ce n'est pas si facile. C'est à l'image de la diversité humaine, de la biodiversité qui nous entoure et à laquelle on fait partie et qui est essentielle. Elle est garante de notre liberté d'être, de penser, d'évoluer, de grandir, tout cela dans un monde où nous ne sommes pas seuls car on fait partie d'un tout qu'il faut considérer.

 

Comment arrives-tu à lier tes deux activités en parallèle à savoir l'ingénierie et l’exploration ? Quelles parts prennent-elles dans ta vie et sont-elles toutes les deux aussi importantes l’une que l’autre ?

 

Il y en a encore d'autres en fait. L'aspect professionnel par lequel je me définis plus facilement c'est effectivement ingénieur. Après là-dedans il y a les chantiers qui sont des aventures humaines et techniques pas faciles. C'est vrai que j'ai aussi voyagé au long court, j'ai traversé l'Asie seule en 2CV, à pied, avec un chameau. J'écris également des livres, je fais de la photographie, des films, des conférences, j'ai aussi travaillé dans l'humanitaire pendant une année avec le CICR [Comité international de la Croix-Rouge] au Soudan du Sud ... Ça fait donc pas mal de disciplines et j'ai du mal à dire que je suis telle ou telle chose. J'estime que je ne suis professionnelle de rien. Que ce soit dans mes voyages ou mon travail, je vis tout ça comme des aventures passionnantes qui sont possibles et m'intéressent à un moment donné. Dès mes premiers chantiers de barrages, j'ai été passionnée comme pour tout le reste, car en finalité tout fait sens. Je ne peux pas dire que toute petite je rêvais d'être ingénieur - je ne savais même pas ce que cela voulait dire. Je rêvais peut-être plus d'être vulcanologue, d'être médecin sans frontières, sauver le monde ... Des choses où je m'entendais dire que ce n'était pas de vrais métiers. J'avais envie de choses pas anodines, assez hors normes et toute ma vie j'ai tout fait pour ne pas être dans des cases. Je suis admirative pour des parcours comme celui de Léonard de Vinci par exemple. Pour moi ce sont des gens avec une intelligence extraordinaire car ils avaient une ouverture et une vision sur le monde la plus large possible. Cette conception de la vie est spirituellement noble. Aujourd'hui lorsque l'on regarde les infos, on se pose de vraies questions sur ce que l'on a réussi en tant qu'être - ou pas réussi -  au service de notre humanité. Peut-être qu'on a perdu de vue beaucoup de choses essentielles ... La question se pose. Peut-être a-t-on été trop restrictifs, trop ambitieux ou manqué de recul, de curiosité, de force par rapport aux valeurs ... Je ne sais pas. En ce moment j'ai tendance à dire qu'il est plus facile de finir comme les freelances qui m'ont donnés du fil à retord cette année sur le chantier, qui sont vraiment des gens qui n'ont plus de respect, qui sont là en consommateurs avec un mépris total de tout et qui ne sont pas heureux au fond d'eux. On a tous une société voir un gouvernement qui nous démonte pour ne pas défendre ces valeurs. Par exemple les migrants ! Il n'y a plus de fois où du moins en pas grand-chose et être fort par rapport à ça ce n'est pas un métier mais ça devrait l'être. Tout devrait nous nourrir et tout ce que l'on fait devrait nous renforcer dans nos démarches, dans nos valeurs, dans notre capacité à être fort face à tout cela ... Je ne sais plus du tout de quoi on parlait, je me suis totalement écartée ...

Mais voilà j'ai toujours eu un peu de mal à me considérer comme monotâche car j'ai plus, fait un film, écrit un livre, fait un voyage, fait une aventure parce qu'à un moment de ma vie j'en avais besoin. Je fais partie de ces gens dans le monde qui ont eu la chance inouïe d'avoir une éducation gratuite, d'avoir la chance de faire des choix - alors ce n'est pas la chose la plus facile à faire dans la vie - et d'avoir un métier. Balayer tout ça d'un revers de la main en disant que je voulais être libre n'était pas aussi simple pour moi. Pourtant je suis quelqu'un de fondamentalement libre et d'indépendante ! Le voyage m'a fait prendre conscience de tout ça. En m'immergeant vraiment auprès de gens qui ne sont sans doute pas aussi libres, qui n'ont pas l'ombre de choix que j'ai la chance de pouvoir faire. Même si on est au XIXe siècle, j'étais une femme seule de 30 ans à voyager, ça reste quelque chose de pas totalement accessible à toutes. En rentrant, même si je n'avais qu'une envie, celle de continuer, j'avais pris conscience de cette chance et je devais l'honorer. Pour ça je devais défendre au quotidien mes valeurs, mes envies, mes passions et le nerf de la guerre dans tous ces domaines, dans tout ce que l'on fait reste quand même l'argent. C'est un nerf difficile ... C'est extraordinaire d'avoir des moyens mais ce n'est pas facile de devoir dépendre de ça. Je l'ai bien assez vu dans les endroits ou j'ai travaillé. Ce sont les ouvriers qui sont en bas de l'échelle et ils dépendent des gens qui tiennent les rênes et qui ont l'argent. Néanmoins c'est un des équilibres de la vie. Du coup, je n'ai jamais été capable de calculer ou d'anticiper quelque chose.

On me demande toujours comment je fais. Justement je ne peux pas répondre parce qu'en fait je n'ai pas de règle. C'est-à-dire que je ne décide pas quand faire les choses ni de quelle manière. Je n'ai jamais fonctionné comme ça et donc je n'ai jamais su ce que je ferais ou ce que je serais dans deux ans. C'est ça qui fait que j'arrive à ajuster cet équilibre en faisant en sorte de tout considérer. J'essaie d'être respectueuse de chacun des domaines parce que je sais ce qu'ils m'apportent, ce qu'ils me permettent et ce qu'ils m'arrachent comme énergie. Le monde de l'aventure n'est pas plus noble que le monde de l'ingénierie, qui n'est pas plus noble que le monde de je ne sais pas quoi et donc il faut se battre. Ils ont tous leurs contraintes, leurs paradoxes et ce sans exception.

 

A défaut de savoir ou tu vas, quel a été ton point de départ à toute cette aventure ?

 

Alors ça c'est plus facilement identifiable. Comme je te disais, petite je rêvais de voyages. J'avais demandé à ma maman un métier où l'on voyage. Elle m'avait répondu ambassadeur. Je crois que je n'aurais pas pu être ambassadrice ! Ou en tout cas pas sur mes premières années ! Il faut être diplomate et ce n'était pas tout à fait ma force. Donc après je ne me suis pas posée beaucoup de questions lors de mes études. Je ne pense pas être une rebelle dans l'âme mais j'ai beaucoup de mal avec l'injustice et je vais me battre contre ça s'il le faut. Ensuite j'ai fais un double diplôme en Allemagne, une année - parce que j'avais un oncle aux États-Unis - à travailler aux US. Ce sont des aventures à chaque fois, tu découvres un pays, une culture, une langue et tu apprends ce que j'adore faire. Donc malgré tout étudier était génial même si tout ne m'intéressait pas. Je me suis alors retrouvée à travailler dans le domaine des barrages qui est un monde un peu particulier de gens assez passionnés avec mon premier chantier dans le Sud de la France. À l'époque j'avais 26 ans, j'étais la seule femme et c'était assez dingue. Puis je me suis retrouvée à Paris entre quatre murs ... Parce que l'ingénieur a de fortes chances de se retrouver à un moment derrière son ordi. À même pas 30 ans, avec toute l'énergie que j'avais ce n'était pas possible. Surtout pas après ce que je venais de vivre en terme de chantiers, d'études où tout était à chaque fois extrêmement dense et fou. À Paris dans ce train train - moi qui viens de la campagne, d'un petit village dans la Vallée de Munster - ça a été un choc ! C'est là que j'ai compris qu'un pays, un gouvernement, un système, une éducation, un travail me permettaient des choses. Ce que je voulais vraiment, c'était vivre à mon rythme, au-delà des contraintes, des frontières tout en nourrissant ma curiosité. Tout ce que je pouvais vouloir faire, rien ni personne ne me l'offrirai. C'était à moi de le construire. Ces quatre murs ont donc été un déclic et c'est là que j'ai commencé à me poser des questions. Il m'aura fallu trois ans de réflexions pour aboutir à ce voyage [2 ans en Asie] et durant cette période, je me suis demandé pour la première fois de ma vie ce que je rêvais réellement de faire. C'est là que je me suis construit ce trajet qui rassemblait beaucoup de mes rêves les plus ancrés. Tout ça a pris du temps parce que je me suis retrouvée à faire un autre chantier en forêt vierge gabonaise qui pareil a été une aventure assez dingue. Ça été tellement rocambolesque et ça a laissé tellement de traces que j'en ai écrit un livre. Dès ce chantier, j'avais déjà ce voyage en tête. J'avais déjà commencé à faire pas mal de lectures, à essayer de construire mon itinéraire, à rencontrer quelques voyageurs et aventuriers. Il m'aura fallu trois années pour le préparer sous toutes ses formes.

 

Comment traçais-tu ta route ? Était-elle programmée en avance où improvisais-tu ?

 

J'ai rêvé de ce chemin, de cette route en fonction des univers dans lesquels j'avais envie de m'immerger. Ensuite c'est tout bête, il fallait regarder les contraintes administratives - ce qui donne l'ossature - tu identifies les points noirs et tu te dis que ce n'est pas impossible. Ce que j'avais préparé était lié à l'eau. Venir toquer à la porte pour faire des rencontres scientifiques et techniques en ayant l'air d'une vagabonde - ce que j'ai littéralement été pendant deux ans - ce n'est pas si évident que ça. J'ai donc rencontré beaucoup d'acteurs de l'eau - ingénieurs, glaciologues, environnementalistes - et c'était passionnant pour moi. Le reste c'était du voyage et je ne voulais pas savoir ou j'allais me retrouver. Je savais juste que j'avais des contraintes liées aux visas. Après je voulais traverser le désert du Gobi ; je voulais être au lac Baïkal à la fin de l'hiver ; je voulais passer la chaîne des Kunluns entre le désert du Taklamakan et le plateau tibétain ; je voulais passer l'hiver dans l'Himalaya pour voir la neige et la route de glace ; je voulais longer le Gange pendant la mousson où il y a un rapport au fleuve qui est extrêmement sacré ; et finir au Bangladesh où le rapport est différent, où la mousson a une importance capitale et où tout vire facilement dans les extrêmes. Ces univers-là, je les avais pensés et creusés avant de partir et je voulais les traverser, les vivre au plus près des populations locales qui s'adaptent à ces formes d'eaux.

 

Donc le village où tu t’es retrouvé au Zanskar, la rencontre avec les nonnes, tout ça c'était un hasard ?

 

Complètement un pur hasard ! Tout au long du voyage il y avait une classe en France qui me suivait et j'essayais de leur envoyer des dessins. Plus tard ils ont écrit l'histoire d'une goutte d'eau qui part en voyage et qui est confrontée à plein de choses dont la pollution. C'était très chouette et cette histoire a même été reprise en pièce de théâtre. J'aimais donc aller voir des classes pendant mon voyage. Arrivée au Zanskar, un lama m'a dit que je pouvais aller l'aider avec des enfants dont il s'occupait - j'avais déjà enseigné deux hivers au Zanskar à l'école gouvernementale. Le soir il allait chez les nonnes pour leur apprendre à lire l'alphabet. C'est à ce moment que je les ai rencontré et que tout a commencé car quelques années plus tard, je les ai emmené découvrir l'Inde et ensuite la France.

 

Au début de ton film Semeuses de joie, tu demandes à une nonne qui est en train de balayer la neige, ce qu’elle a pensé la première fois qu’elle t’a vue arriver. Mais toi, qu’as-tu pensé ou imaginée en arrivant dans leur village et dans leur nonnerie ?

 

Un peu comme elle sauf que moi j'étais dans la démarche du voyage. Ce n'est pas quelqu'un qui venait chez moi, c'est moi qui débarquais chez elles. Donc moi j'avais envie d’aller chez les gens et de les rencontrer. Après avec elles, il y a cette joie et ces rires qu'elles ont partagée immédiatement. Je me souviens notamment du regard de Tashi Angmo, tu te sens profondément aimé pour ce que tu es, sans jugement et tu te sens bien, c'est extrêmement fort. Chaque rencontre que l'on fait est possible sur le moment. Celle-ci n'aurait peut-être pas été possible avant ou après, que ce soit pour elles ou pour moi. Je pense qu'il y a eu quelque chose de fort tout de suite mais après l'amitié c'est un travail dans la durée. Ce qui se fait tout de suite, c'est la rencontre au sens beau et noble du terme. Pour l'amitié il faut du temps pour se connaître et il faut passer des épreuves. Elles ont cette capacité à partager le meilleur avec n'importe qu'elle rencontre mais elles ne sont pas dupes, Puntsok Dolma le dit, une personne tu ne la connaît pas en deux minutes. Par contre elles vont offrir, car c'est ça le devoir de l'humanité.

Après c'est vrai qu'elles s'entendent avec tout le monde ! Je croyais que j'étais unique et que c'était parce que c'était moi ! J'avais cette naïveté là mais en fait elles sont comme ça avec tout le monde ! Donc c'est sûr que moi j'avais la chance d'avoir du temps, elles aussi, ce qu'elles n'ont plus aujourd'hui. Toutes ensemble, on a eu cette chance à un moment de nos vies, d'être disponibles les unes pour les autres et là on a pu aller beaucoup plus loin que tout ce qu'on avait pu imaginer. Mais ce que j'ai vécu dans les premières secondes, elles le vivent avec tout le monde et tout le monde le vit avec elles, je n'étais pas une exception.

 

Après ta venue dans ce village, une école a été créée à la nonnerie. Penses-tu que cela ait un lien avec ton passage ou que cela ait permis au gouvernement d’avoir une prise de conscience ?

 

Alors non, l'école à la nonnerie n'a pas de lien avec mon passage. La requête avait été faite depuis plusieurs années auprès du CIBS [Central Institute Of Behavioral Sciences] qui est un institut sous la tutelle du ministère de la culture. Moi je ne me sentais pas de faire une école, je n’ai aucune légitimité à ça.

Après est ce que ça a fait un déclic auprès des autorités ... Je ne saurais pas répondre à ça ... Quoique peut être parce qu'on est quand même allées toutes ensemble voir les autorités du CIBS avant de partir en voyage. Je ne voulais pas qu'il se passe quelque chose et que les gens se demandent où sont les nonnes. J'ai donc vraiment fait en sorte dans ma préparation, de prévenir tout le monde pour que tout le monde soit au courant du projet, approuve et que personne ne soit pris de court. Donc emmener les nonnes, faire ce voyage, l'appuis des villageois, ça montrait une dynamique. Quand les autorités sont venus inaugurer l'école, ils ont fait une fête extraordinaire et ils n'avaient jamais vu ça. Du coup ils ont été surpris par l'implication villageoise pour la nonnerie alors que les nonnes n'étaient même pas là. Le plus important dans tout ça, c'est le regard villageois sur nonnes qui a évolué au travers de toutes ces aventures, que ce soit le voyage, le film, la construction de l'école, l'installation de panneaux solaires, etcetera. Il y avait une vraie implication de tout le village, mais au-delà de ça, ils se sont rendu compte qu'ils avaient des nonnes en or et que ces femmes avaient fait des choses exceptionnelles. Ils ont vu que ce n'était pas juste à Caroline de tout porter sur ses épaules, mais que c'était à eux de leur accorder de la valeur.

Quand l'ancien chef du village, qui est un peu le meneur de tout ça, un jour me dit : "on a fait tout ce qu'il fallait à la nonnerie, je pense qu'il n'y a pas forcément besoin de faire plus, mais maintenant il serait bien d'avoir un Lama d'un certain rang qui vienne enseigner l'hiver, comme ça on aurait plus besoin d'aller chercher les moines". Là tu te dis génial tout va bien, ça c'est une bonne démarche !

 

Alors est-ce que ça aide les gens à voir une autre vision des femmes dans ces régions ?

 

Oui bien sûr, cette vision je l'ai vue évoluer et les nonnes sont les meilleures ambassadrices parce qu'elles ont ce sens du remerciement. Pendant le voyage, elles n'ont pas pensé à elles mais elles pensaient à tous les gens qu'elles devaient remercier. En même temps, elles racontent, toujours en restant leur place, tout ce qu'elles ont vécu et ce qu'elles ont vu. Elles sèment et comme ça les villageois ne sont pas exclus de notre aventure. Ça leur fait comprendre que ce projet a bénéficié à tout monde et ça les rend également très fiers de leurs nonnes. Je vois bien la relation intime qu'elles ont avec leur village et ce n'est pas dans toutes les nonneries comme ça. C'est ça qui est bien. Après l'Inde, on est aussi allé visiter d'autres nonneries au Ladakh et parfois le dimanche, au Zanskar, on prend la voiture et on va rendre visite aux nonnes de Pishu parce qu'elles les connaissent, il a en a qui sont de la famille ... Du coup elles voient - et c'est important même pour les plus vieilles - ce qu'il se passe ailleurs.

 

Après cette rencontre très forte en émotions, tu as continué la suite de ton voyage. Comment t'es-tu sentie après votre première séparation, après les premiers au revoir, après ta promesse de revenir ?

 

J'avais dessiné ce voyage et je suis allé au bout. Je me suis accordé toutes les rencontres mais je n'ai pas dévié mon cap. C'est pour ça que j'ai faits cette promesse - qui était une vraie promesse - qui m'engageait vraiment et je le savais quand je l'ai faite en les quittant. C'était dur forcément car cet hiver au Zanskar m'a profondément marqué. À cette époque-là tout était isolé, sans téléphone et les routes étaient coupées. C'était la première fois dans ma vie que j'avais un rapport au temps incomparable, avec les autres et lors des prières. Pourtant je ne suis pas bouddhiste mais je lis le tibétain, je le parle, je connais des prières par coeur parce que j'ai passé un temps fou à prier avec elles ... Mais dans le fond ça a été de la méditation sans que je le sache. Tout ça auprès de femmes qui m'ont marquées par leur joie, leur bienveillance, leur honnêteté tellement forte par rapport à leurs valeurs du quotidien. Avec du recul, je pense que ça a été une forme d'éveil, qui a été ponctuel - malheureusement - mais qui a été là. J'ai quand même passé un hiver de rien à bosser comme porteur pendant un mois sur le fleuve gelé avec les Tungripas - j'étais dans une forme physique extraordinaire. J'ai vraiment vécu comme les Zanskaris et rien ne me manquait. Je n'avais pas de désirs particuliers et je ne consommais rien. Pour la première fois, j'avais cette conscience que tout ce que je mangeais, tout ce que j'utilisais - je n'avais rien de chez moi à part mes lunettes de soleil et mes habits de vagabonde - tout ce que je touchais au coeur de cet hiver, je savais d'où ça venait et qui l'avait fait. J'avais la conscience d'une vie, d'un travail, de quelque chose, d'une histoire derrière chaque chose que j'utilisais. Ça a été quelque chose d'extra fort et de puissant. Je m'étais oublié moi-même. Pourtant j'avais l'impression d'être le meilleur de moi. C'était impressionnant et je l'ai vécu tu tout au long de ce que j’ai partagé le long du Gange ou au Bangladesh. Quand je suis sortie de cet hiver et que je me suis retrouvée dans le train en Inde, que j'avais une petite tasse de café en plastique dans les mains, j'ai demandé ou je pouvais la mettre ... Les gens m'ont dit de la jeter par la fenêtre ... J'en étais malade et je leur ai dit que je ne pouvais pas faire ça, que c'était leur pays que j'allais polluer ... Ils ne s’en rendent pas compte et pour eux c'est quelque chose de normal. Alors que je venais de passer un hiver à ne rien gâcher, rien polluer. Au retour cela a été très dur de perdre cette conscience de chaque instant. Tu n'as plus le même rapport au monde. Le drame aujourd'hui c'est que l'on a perdu tout cela et ça nous sépare les uns des autres.

 

La photographie et la vidéo sont des cordes supplémentaires à ton arc et tu les utilises superbement car tu arrives à faire des plans et des clichés que je trouve magnifiques. Pour réaliser ton film, tu as dû te mettre pour la première fois derrière la caméra. Peux-tu présenter cette nouvelle aventure ?

 

Déjà ce qu'il faut comprendre, c'est que ce film est la suite de mon voyage de deux ans en Asie. Cette grande traversée a été mon voyage initiatique et a été quelque chose d'extrêmement fort pour moi. Je pense avoir été au-delà de tout ce que je pouvais imaginer vivre et c'est au coeur de ce périple que j'ai rencontré ces femmes [les nonnes présentes dans le film]. Ce sont en fait les seules personnes à qui j'ai été incapable de dire adieu et quand on voyage on apprend à dire ce mot. Il ne faut pas être naïf, tu ne vas pas revoir tout le monde. Tu le sais sinon c'est que tu n'as vraiment pas conscience de ce que tu vis et de ce que tu échanges avec les gens. Même si ce n'est pas facile, même si tu as vécu l'instant présent dans sa plus belle force, dire adieu n'est jamais facile. Aux nonnes j'ai été incapable de le dire ... Il faut dire que j'avais passé la partie la plus sédentaire de ce voyage nomade, c'était au coeur de l'histoire et j'étais déjà défaite de pas mal de choses. J'étais déjà dans un rapport au temps, à moi, à l'autre, à ce qui m'entoure et que pas mal de choses avaient évolué, épuré par des mois de traversée du Gobi avec un chameau, de la chaîne des Kunluns avec un âne ... J'étais déjà bien dans le voyage et fortement dans l'instant présent.

J'ai donc rencontré ces femmes qui m'ont marqué comme, je pense peu, de gens. Dans ma vie, j'ai été marquée par quelques personnes que l'on pourrait qualifier de "sage" mais ça a souvent été des personnes individuelles, des érudits. Là, c'était un groupe de femmes qui n'avaient eu accès à quasiment aucune éducation, ni laïque, ni religieuse, mais qui avaient une intelligence de coeur et d'esprit, un sens de l'harmonie super aiguisé et une joie communicative. Matthieu Ricard disait qu'il avait croisé beaucoup de gens de grande valeur, connues et reconnues, mais que seuls ses premiers maîtres incarnaient au quotidien les valeurs qu'il prônait. C'est ce que j'ai trouvé chez les nonnes, ça m'a beaucoup marqué et c'est une chose dont je me souviendrais toujours. En partant la première fois, je leur ai promis que je reviendrai, je suis revenue et c'est ce que l'on connaît de l'amitié et de l'amour. Après ça tu ne peux plus dire adieu et j'y suis retourné presque tous les ans depuis. Ensuite le fait de parler leur langue, de partager une intimité très forte, les liens se renforcent. Cette idée de voyage [en Inde en compagnie des nonnes], est parti d'une boutade. C'est partie de rien, ce n'est pas du tout quelque chose de pensé ou planifié. L'idée est venue lors d'un éclat de rire quand on blanchissait un chörten ensemble, on riait et on délirait. Mais avec du recul, c'était complètement naturel vu ce qu'on a vécu. Moi, j'étais toujours celle qui leur rapportait le monde. Une année j'avais travaillé au Pakistan quand même ! Juste de l'autre côté d'une frontière qui est hermétique. C'est pourtant le Cachemire ! Ça veut dire que j'ai vécu d'un côté et de l'autre de cette région. En revenant je parlais ourdou ce qui m'a permis de leur parler d'un pays qui devait normalement évoquer quelque chose pour elles. J'ai pu leur parler du Tibet, de l'Inde, de la Mongolie ... Tous ces pays leur parlent. Le reste est un peu plus lointain et parler d'Afrique n'évoque pas grand chose pour elles. Le Pakistan elle ne connaissaient pas, elles ne l'avaient pas vu par-delà les cols. Donc à un moment tu te rends compte que dans l'amitié grandissante, tu as besoin d'équilibrer les choses. Quand je leur ai dit que ce serait bien de voyager ensemble, ça a fait un tremblement de terre intérieur, ça a mis des étoiles dans leurs yeux et ça a été un coup de foudre. À partir de là, la réflexion a pris le pas et tout cela fait a fait sens. Par contre ça représentait de nouveau un long travail pour bien le faire car je ne devais pas oublier qui étaient mes amies. Ce que j'allais faire pour elles - ce n'était plus moi qui m'adaptais chez elles mais je devenais responsable - pour les renforcer dans leur chemin de vie sinon je me trompais de cadeau. Là ça a été une tout autre démarche que le voyage qui a été le mien et où je suis partie seule.

 

Encore aujourd’hui tu continues de les voir ?

 

Oui oui je n'ai même plus le droit de les lâcher ! Je me fais engueuler quand je ne téléphone pas mais j'en ai un peu marre là ça fait deux ans et j'ai besoin d'y aller, de les retrouver. Ces dernières années il y a eu des chantiers, tout ce dans quoi je me suis engagée et ça a été une lourde responsabilité. D'ailleurs elles ne voulaient pas que j'ai ce poids sur les épaules. J'ai une petite anecdote assez touchante à ce propos. Un jour elles m'ont dit : "mais Caro, tu n'as pas de maison, tu n'as pas de mari, tu n'as pas d'enfant et tout ça c'est à cause de nous ! Tu nous accordes beaucoup trop de temps et du coup tu ne peux pas faire ta vie !" Quand elles étaient en France au Grand Bivouac pour une projection, une des premières questions a été de leur demander si elles voulaient continuer à voyager. Tout de suite, Puntsok Dolma a répondu au tac au tac : "Caroline va mourir si on fait ça !" Parce qu'elles savent ce que ça a été de les emmener et de faire un film en parallèle. Elles le savent très bien ! Et c'est ce qui est très touchant et très gratifiant pour moi. Elles n'ont aucune naïveté sur tout ce qu'on a vécu et elles n'ont pas du tout envie que je me sacrifie pour elles. On est liées au-delà de l'imaginaire, au-delà de notre entendement. Ce qui est aussi très beau c'est qu'elles connaissent toute ma vie. Pas seulement parce que je leur ai raconté mais parce qu'elles sont venues, elles connaissent mes amis, les lieux où je travaille, là où j'ai grandi ... Presque toute ma vie et j'aime beaucoup cet équilibre.

Après deux ans, j'y retourne cet été. L'avantage c'est que ces femmes étaient heureuses avant de me rencontrer. Elles ne sont pas devenues heureuses à cause de moi. Elles n'ont pas besoin de moi. Après je sais qu'elles considèrent ça comme une chance de m'avoir rencontré mais c'est largement réciproque. C'est une histoire d'amitié, d'amour et quand il est question de ça, on a besoin de l'autre. J'ai la chance aujourd'hui de pouvoir avoir des moyens grâce au film et ce qui me fait également plaisir c'est de voir que les villageois se rendent compte que cet argent ne tombe pas du ciel. Les nonnes elles sont les premières à le savoir, elles savent tout. Pendant le voyage en Inde par exemple, elles savaient tout ce que tout a coûté parce que j'ai tout partagé avec elles. Il n'y avait absolument aucun tabou car elles peuvent tout comprendre. Ce n'est pas elles que je dois convaincre ce sont plus les villageois et les gens autours qui doivent comprendre et ce n'est pas toujours facile. Tu es typiquement dans ce genre d'endroit où - si tu fais un film - les gens pensent que tu es millionnaire, que l'argent arrive de la corruption, des ONG, des machins. Les nonnes ont très bien compris que les pauvres n'étaient pas au Zanskar, mais dans le reste de l'Inde. Elles l'ont bien dit à leur retour, il vaut mieux être réincarné en vache au Zanskar, qu'en pauvre en Inde et c'est complètement vrai. Si je les aide ce n'est pas parce que j'estime que les gens sont pauvres là-bas. Je l'ai bien dit aux villageois qui m'ont vue en vagabonde, j'ai enseigné bénévolement dans leurs écoles car j'avais le temps et parce qu'ils m'ont beaucoup apporté. Ici on ne se rend pas compte mais est-ce que l'on serait prêt à héberger des gens pendant des mois chez nous ? Est-ce qu'on le fait ? On est même pas capable d'accueillir des migrants qui sont en détresse et dont on est partiellement responsable de ce qu'il se passe - géopolitiquement parlant - mais ça ne nous dérange pas d'aller à l'autre bout du monde et de profiter de l'hospitalité de tout le monde. Ça nous semble même normal ! Quand tu y pense c'est quand même dingue ! Donc non ce n'est absolument pas évident de rester des mois chez quelqu'un, dans un village, d'être logé et nourri par tout le monde. Moi je n'ai jamais fait ça de ma vie à qui que ce soit, si ce n'est à des amis que je connais. Il faut être honnête ! Aujourd'hui j'estime avoir rendu tout ça. Quand on a eu les moyens de faire des choses, de construire l'école, là j'ai quand même dit aux villageois : "écoutez ce n'est pas de l'humanitaire, on a la chance ensemble d'avoir ces moyens et on doit tout savoir à qui on les doit, pourquoi, comment, d'où ça vient, on doit respecter ça et maintenant on va travailler ensemble parce que c'est votre culture que vous protégez. Ce n'est pas la mienne." Moi qu'est-ce que j'ai comme légitimité là-dedans ? C'est à eux de prendre conscience de ça. Après c'est une chance inouïe de pouvoir aider et de partager mais tu es toujours confronté à ce genre de stéréotypes, d'inégalités, d'envies et il faut faire attention. Depuis que j'ai emmené les nonnes ça a été un poids pour moi car il a fallu faire en sorte que, rien de tout ce que l'on a vécu - lié au voyage, au film, à tous les projets de la nonnerie - ne leur retombe sur la tête par critique ou jalousie. Il ne faut pas oublier une chose, ces femmes représentent quand même quelque chose malgré tout. Ce sont des nonnes et même si elles n'ont aucune ressource mais quand même ... Le jour où ... Ça se retourne vite ! Elles ont la coiffe jaune, des Gelugpas, bonnets jaunes, le Dalaï-Lama ... Tout ça ce n'est pas rien ! Et en même temps elles sont en bas de l'échelle car le bouddhisme ne fait pas exception à ça. Quand il s'agit de religion, l'inégalité est criante. Les monastères sont riches de terres, de taxes et de tout ce que tu veux alors que les nonneries n'avaient rien sans que cela ne choque personne. C'est sur que tout d'un coup j'emmène ces femmes qui sont allés voir des endroits du monde où aucun Zanskari, ni même Ladakhi n'avait été comme les îles Andaman. Ensuite il y a un film dont le succès nous dépasse et donc derrière tout ça il faut faire attention à tout ce que cela peut générer. Il faut aider intelligemment mais la corruption est présente. Le Zanskar dépend - hélas - administrativement de Kargil et pas de Leh au Ladakh et ce sont les Chinois qui financent tout ! Ce sont des machines de corruption et il faut y faire attention car sinon tu renforces les mauvaises graines.

 

 

Une question un peu en parallèle, est-ce qu’une nonne et un moine sont au même niveau religieusement parlant ?

 

Non parce que dans la réincarnation, revenir en homme est supérieur à revenir en femme. Ça c'est dans l'esprit de tout le monde là-bas. C'est le genre de choses auxquels moi je ne peux pas adhérer, ni dans un sens ni dans l'autre ! C'est intéressant d'ailleurs, Kim Gutschow qui a fait une thèse à Harvard sur les nonnes himalayennes justement. À un moment elle demande à un moine pourquoi ? Qu'est-ce qui justifie ça ? Et là il lui répond quand même quelque chose du genre : "tu sais, les femmes sont comme des ânes. Plus tu les charges, plus tu les bats, plus elles avancent ! Le problème c'est que si on échangeait les rôles, ce serait pire car les femmes ont un sens de la revanche, elles sont plus colériques, plus jalouses !" Je ne me souviens plus des mots exacts mais c'était cette idée ... J'ai donc réfléchi à ça et j'ai posé la question à tous les gens que je connais au Zanskar - nonnes, villageois, érudits - et tout le monde me dit que tout ceci est une évidence. Pour moi il n'y a pas de mieux, c'est la complémentarité et la diversité qui est essentielle, il n'y a pas quelque chose qui est plus haut que l'autre, tout est à sa place et est dépendant. Alors aux hommes comme aux femmes je leur réponds : "écoutez les gars, dans l'histoire de l'humanité, vous qui êtes bouddhistes quand même, qui de l'homme ou de la femme est responsable de plus de morts ?" Et là tout le monde, sans exception me répond l'homme ! Bah oui ce sont les hommes qui ont fait les guerres ! Parfois influencés par des femmes certes mais ce sont eux qui ont fait ces guerres ! S’ils se font influencés c'est qu'ils sont faibles parce qu'ils sont en quête de reconnaissance, de pouvoir, par colère, par jalousie ou par envie. Mon but n'est pas de démontrer que la femme est meilleure mais ça m'est venue comme une évidence. Donc qui devrait avoir le karma le plus négatif ? D'ailleurs c'est ce que dit le Dalaï-Lama aujourd'hui. Après je ne rentre pas là-dedans car la femme ne fera rien sans l'homme, c'est un faux débat mais c'est une chance que d'être plusieurs, complémentaires et différents. Le Nil - je reviens à l'eau - le miracle égyptien qu'on connaît, une des plus brillantes civilisations dans un désert de sable, n'a existé que par la complémentarité extraordinaire du Nil Bleu et du Nil Blanc ! Si le fleuve n'avait été que l'un ou l'autre, tout ce qu'il y a en Égypte n'aurait pas existé !  

 

Du coup, on ne verra jamais une femme Dalaï-Lama ou réincarnée en Bouddha ?!

 

Si le Dalaï-Lama le dit ! C'est le genre d'idées qu'il véhicule aujourd'hui mais dans l'esprit d'une majorité de gens - du moins au Zanskar - c'est impossible. Je suppose que dans le bouddhisme tibétain ainsi que dans ses autres formes en Asie, cette même mentalité perdure. Ce qui est intéressant c'est que les nonnes, quand elles sont venues en France par exemple, ont été marquées par l'égalité hommes/femmes dans le sens où tout le monde travaillait, tout le monde conduisait, faisait le ménage, la cuisine, il n'y avait pas de différence.

 

Un peu plus tôt tu me parlais des étoiles que les nonnes avaient eues dans leurs yeux lorsque tu leur as proposé de venir en voyage avec toi. Les émotions qu’elles arrivent à passer dans leurs regards sont très prenantes ! Pendant que je regardais ton film, j’ai trouvé magnifique de voir ces femmes découvrir une partie monde avec un regard neuf. Abi Sonam Dolma m’a particulièrement émue lorsque, les larmes aux yeux, elle se retrouve face à la mer, aux vagues et aux bateaux pour la toute première fois. Cette fascination est contagieuse et j’aimerai pouvoir retrouver cet émerveillement. À la fin du film, je me suis rappelé une citation que tu connais peut-être : " Marche comme ton coeur te mène et selon le regard de tes yeux ". Qu’est-ce que cela t’inspire ?

(Citation tirée de l’Ecclésiaste et empruntée par Alexandra David Néel pour en faire son précepte de vie)

 

En fait, je me suis posé la question de savoir pourquoi les Semeuses de joie avaient touché autant les gens. Au début je pensais que c'était parce que les nonnes étaient là lors des projections. Mais beaucoup de gens seuls - même sans moi qui racontait avec passion cette aventure - m'ont envoyé des courriers dingues. Ça avait remué quelque chose chez certains. Par contre, face aux femmes, là j'ai vraiment vu tout le monde ne plus être les mêmes d'un coup. J'ai vu les gens avoir ces étoiles dans les yeux face à elles. Même les plus bougons. C'était incroyable et c'est là que je me suis demandé qu'est ce qui fait que ? Pourquoi ? En fait elles sont tellement ancrées et tellement fortes par rapport à cette volonté supérieure à tout autre qui est d'honorer leurs valeurs. Et ces valeurs c'est quoi ? C'est la générosité, un sens de l'harmonie, un bonheur partagé ... Je ne vais pas dire que ce sont toutes les valeurs bouddhistes mais ici c'est tout ce qui est lié à la rencontre. Pour elles la colère est un poison et elles la combattent au quotidien. C'est ce qu'elles travaillent !

Elles passent leur vie - non pas par naïveté - à ça parce qu'elles le veulent plus que toute autre chose. Leur regard sur ce qui les entoure - neuf ou pas neuf - sur les gens qu'elles rencontrent, est donc extrêmement fort parce qu'elles sont capables - sans aucun jugement - de regarder au travers des couches et de voir le plus beau qu'il y a en chacun. Et ça ça remue ! Cette graine d'éveil est en chacun de nous car l'Homme n'est pas né avec la haine. Il est sans doute né avec une capacité à avoir peur très vite mais l'amour est quasi inné. Quand on voyage - et tu le sais tu as voyagé aussi donc tu le sais très bien - une grande majorité des gens est foncièrement bonne. Les gens sont généreux, qui n'ont qu'une envie c'est de pouvoir aider, rire, échanger. Je ne sais pas si tu confirmes ce que je dis mais c'est une évidence quand tu voyages, ça saute aux yeux ! Et donc elles, quand elles regardent quelqu'un, c'est ça, elles sont capables de se défaire de tout le reste et d'aller directement au plus profond. C'est ça qui je pense touche beaucoup de gens. J'ai essayé de comprendre et je me l'explique comme ça. C'est là que j'ai aussi compris que c'était un travail, il faut vouloir l'harmonie, la générosité, le bonheur partagé et pour ça il faut le travailler au quotidien comme on travaille tout le reste dans nos vies. Il n'y a pas de secret ni de miracle.

Toute cette philosophie de vie n'est pas que liée au bouddhisme. Bien sûr le bouddhisme - comme toutes les religions - parle de ça. Les nonnes ont la chance d'avoir comme gourou un Dalaï-Lama qui est sans doute le seul leader religieux aujourd'hui à ne pas être prosélyte, à dire de ne pas changer car tous changements brutaux doivent être digérés. Il n'appelle pas à la conversion non plus. Je l'ai moi-même entendu de mes propres oreilles dire tout ça où encore que les livres de prières sont biens mais que tout ne se trouve pas dedans. Il dit également de faire attention à la bigoterie et que les ohm padme hum ne servent à rien hormis à nourrir ce qu'on était en train de dire. Je l'ai vu engueuler un parterre de moines devant lui, en leur disant : "avec vos belles montres, ne perdez pas de vue ce que vous êtes et ce que vous devez faire !" Il y avait le Rinpoché Yeshe soit vraiment l'élite des moines. Si on étudie un tout petit peu l'histoire du bouddhisme tibétain, il ne faut pas oublier que le Tibet doit sa perte en interne. À Lhassa à l'époque, c'était une noblesse pourrie qui a trahi les cavaliers du Kham et les Khampas qui, sur le front, résistaient aux Chinois. Les monastères étaient luxuriants et se faisaient la guerre entre eux. Avant le XIII ou XIVe siècle, des Dalaï-Lama ont été empoisonnés, c'est du Dallas quand on creuse un peu. Tout ceci n’est pas le message de base inspiré par la vie de Bouddha donc après on peut se poser des questions.

Un autre message intéressant dans le discours du Dalaï-Lama actuel, c'est qu'une religion ne doit pas t'amener de certitude mais elle doit t'amener à te questionner. Il faut avoir conscience que tu en sais peu et que l'éveil est loin. Si tu penses avoir tout compris et tout savoir, c'est que tu n'es pas sur le bon chemin. Si le Dalaï-Lama était un despote, tous les bouddhistes que l'on admire beaucoup aujourd'hui, ne seraient pas ce qu'ils sont. Ils suivraient leur tyran. Le Zanskar est une vallée assez intéressante parce qu'il n'y a pas d'héritage de haine. Il n'y avait pas de ressource donc il n'y a pas eu de conquête, ni de guerre, ni de meurtre, ni de prison ... S’il y avait une très grande harmonie dans cette petite vallée et très peu de disparité ou d'innocuité entre les uns et les autres, c'est parce qu'ils étaient dans une rudesse de vie, non pas parce que les gens avaient cette conscience éveillée. Les nonnes peut-être mais pas tous les Zanskaris. On le voit bien, avec la corruption les inégalités se creusent, il y a beaucoup d'envie et tout n'est pas aussi rose. La rudesse de l'environnement et l'isolement ont contribué à ce que les Hommes doivent vivre dans une grande humilité face à la nature et dans une grande harmonie. Cette zone a aussi la chance de faire partie de l'Inde parce que du coup les gens ont toujours pu exercer leurs cultures. Pendant notre voyage dans le pays, quand on a visité les grands monastères tibétains reconstruits à Dharamsala où dans le Sud, j'ai été frappé par leur richesse et tous étaient remplis de moines pleurant sur un Tibet qui part en vrille. Je leur ai dit que leur culture ancestrale était en train de mourir au Zanskar car les petits monastères, les petites nonneries se vident ... tout ça parce qu'il y a de la poussière, qu'il fait froid et qu'il n'y a pas Facebook. Je caricature un peu mais il y a du vrai dans ce que je dis. Pour le Tibet c'est un peu tard même s’il faut garder vivante la mémoire de cette province - et ça le Dalaï-Lama l'a fait admirablement. Mais vouloir agir au Tibet centrale, actuellement, c’est David contre Goliath ...

 

Dans ton film, il y a quelque chose qui m'a un peu manqué, c'est de voir les nonnes au Bhoutan. Les Bhoutanais sont connus pour être l'un des peuples les plus heureux de la Terre et j'aurais aimé voir cette rencontre de bonheur.

 

Je n'y étais pas en fait ! Il faut comprendre que le voyage n'a pas été fait pour le film. C'était ma promesse à elles et mon cadeau. Tout a été très dense, j'ai tout organisé seule, j'étais responsable d'elles et je filmais par-dessus - pour la toute première fois. Filmer au Zanskar ça allait car on était posés. Filmer en Inde ce n'était pareil du tout. C'est pour ça qu'il y a peu de ce qu'on a vraiment vécu dans le film. Néanmoins j'avais toujours dit que je voulais filmer en caméra subjective pour ne pas me retrouver en personnage principal - en plus démarqué par rapport à elles - et je ne voulais pas que n'importe quelle production fasse du film la chose la plus importante alors qu'en fait c'était le voyage. Si on arrivait à faire un film tant mieux sinon tant pis. C'était un outil de mémoire commun, en tant que langage universel qui allait pouvoir servir à tout le monde. Et en fait, le Bhoutan, comme le Népal, moi je ne pouvais pas y aller parce qu'à l'époque il y avait eu les attentats de Bombay. Si j'avais mes visas pour un de ces deux pays et que je passais la frontière, il fallait que j'attende deux mois avant de pouvoir revenir en Inde. Donc au Bhoutan elles y sont allées seules accompagnées de deux garçons de leur village qui m'avaient suppliés de les emmener et qui ont pu s'occuper d'elles. Mais le Bhoutan c'était facile. Elles étaient complètement émerveillées par ce pays. Elles voyaient ces beaux monastères et pour elles tous ces lieux bouddhistes c'était quand même très fort. Elles ont prit conscience - certaine sur place et d'autres au retour - de l'importance de la diversité, au-delà du bouddhisme et de la résonance mille fois supérieure que cela pouvait avoir. C'est normal de s'ouvrir à d'autres choses qui évoquent moins de choses pour elles. Elles étaient émerveillées parce qu'il n'y avait pas un papier par terre, tout le monde était extrêmement gentil, habillés en habits traditionnels. Elles avaient une impression un petit peu idyllique et c'est très intéressant parce que juste dans la foulée, quand on est rentré, il y avait un Bhoutanais qui est venu passer du temps et méditer dans une petite grotte non loin de la nonnerie et lui parlait du Bhoutan complètement différemment. Il expliquait qu'il était en Inde parce que dans ce pays, il avait la chance d'être libre et qu'en fait au Bhoutan tout semble paradisiaque comme ça, mais tu n'es pas si libre, tu ne peux pas être très différent de tout ce que tu vois. Les nonnes ont donc compris malgré tout - on en a parlé - que voilà, il y a beaucoup de choses extrêmement positives au Bhoutan, c'était beau, tout était propre, elles avaient l'impression que les vieux étaient bien traités et tout, mais elles comprenaient aussi que c'était au prix d'une certaine liberté. Après ce n'est pas quelque chose qui les choque si facilement parce qu’elles ont quand même vécu dans un environnement rude et des libertés elles en ont peu. Malgré tout elles ont passé quatre jours super. Après l'Inde, tout est beau et simple. Au Népal ça a été beaucoup plus compliqué mais j'ai un ami népalais qui s'est occupé d'elles.

 

Et elles se sentent quand même indiennes ou pas ?

 

Alors oui elles savent qu'elles font vraiment partie de l'Inde mais ça a été un choc - même pour moi - de se rendre compte que dans tout le reste du pays, personne n'a entendu parler du Zanskar ... Alors le Ladakh commence à être connu parce qu'il y a eu ce film de Rajkumar Hirani avec Aamir Khan qui a eu un gros succès [3 idiots] et qui se termine au Ladakh. Depuis d'ailleurs, en l'espace d'un ou deux ans, des milliers d'Indiens vont au Pangong Lake, c'est complètement fou. Au Zanskar, tous les enfants apprennent quand même l'hymne indien à l'école, ils sont aidés par le gouvernement car c'est considéré comme une région tribale donc sans impôts ... Ils ont conscience qu'ils ont eu beaucoup d'appuis et d'aides mais ils se sont battu pour. Donc quand même, quand tu vas dans le reste de l'Inde et que tu ne vois rien de ta culture et personne ne sait ce qu'est le Zanskar, tu te rends compte que ton pays est vaste et tu te sens un peu seul une fois là-bas.

 

Si on met de côté la rencontre avec les nonnes lors de ton voyage de deux ans, quelle est la chose la plus belle / forte / dure / triste, que tu retiendrais?

 

C'est cette force, cette puissance de l'humanité et quand tu es pleinement dans l'instant présent. Cela permet d'avoir confiance en l'autre et de créer des liens. Ce qui m'a marqué c'est que, au fur et à mesure du voyage, j'avais l'impression d'être la soeur, la mère, la fille, la cousine, la femme même parfois. C'est quand même quelque chose de pas anodin. Ce sont des liens extrêmement forts et ce avec tous les gens que je rencontrais. Je me souviens d'un moment en particulier et qui je pense résume un petit peu tout ça ; au Bangladesh à la fin, j'étais sur mon vélo, je pédalais et je me souviens d'un garçon. À un moment il me regarde avec le même regard que les nonnes c'est-à-dire qu'il n'y avait même pas l'once d'un étonnement ou d'un questionnement. Un sourire qui est une offrande absolue où on t'offres le meilleur de soi et qui va te toucher au meilleur de toi-même ! Un sourire qui était d'un rayonnant sans hésitation et qui m'a tellement émue qu’il incarnait pour moi la puissance et la force de l'humanité alors que nous étions deux inconnus qui ne se connaissaient pas. J'en ai pleuré sur mon vélo pendant je ne sais pas combien de temps derrière ...

Après j'ai d'autres exemples de rencontres qui sont comme ça extrêmement touchants. Les nonnes éclipsent un peu tout le reste mais je les raconte dans mes livres Soifs d’Orient et Méandres d’Asie. Wan Ji Bi par exemple, une petite chinoise dans une des villes oasis du Taklamakan, je marchais et elle était sur un vélo-charrette qu'elle poussait ... Ce sont des gens qui ont cette capacité à ne pas être étonné et de juste être tellement content de te voir que tout est dans le premier regard. Elle m'invite à poser mon sac sur sa charrette, on la pousse ensemble, elle me dit de venir chez elle ... Le tout en signe car j'avais avec moi des feuilles écrites en chinois pour expliquer ce que je faisais mais je ne parlais pas la langue. Elle était tellement contente de m'emmener dans les champs et dans sa vie quotidienne. Là aussi tu le vois ce sont des femmes qui ont la vie dure, elles ont peu et malgré ça, ta présence leur amène un petit quelque chose. C'est un souffle de liberté et de curiosité ... Déjà elle n'avait pas grand chose mais ils ont tué un canard pour faire un repas. Ensuite, il y avait deux lits qui étaient en fait deux tables en bois. Le père et son fils avaient dormi sur l'une des tables ensemble et moi avec elle. Dormir dans le lit d'inconnus c'est quand même fou ! Là tu partages une intimité et c'est ça que j'ai ressentie pendant tout le voyage tellement je devais être en confiance avec l'Homme, avec les humains, avec les autres. Peut-être que je devais dégager ça aussi quelque part. Je devais avoir ces étincelles dans les yeux et du coup je partageais des intimités tellement fortes que j'avais l'impression que tout le monde était ma famille. Au bout d'un moment ça a été dur de dire adieu. Wan Ji Bi quand je suis partie, je cherchais quelque chose à lui offrir mais je n'avais rien, juste un petit truc dans mon sac qui venait d'Alsace. Pourtant, elle m’a regardé, elle a posé la main sur son coeur et m’a fait comprendre que tout était là. Au moment où je l'ai quitté, je marchais sur une longue allée et je pleurais ... Tu sais que tout ce que tu as reçu est plus fort que tout. En même temps, en voyage c'est aussi facile de vivre des moments comme ça. Il ne faut pas oublier une chose, c'est qu'après il faut être capable - et c'est ça j'ai appris des nonnes - de reproduire ça au quotidien dans ta vie, le voyage ne suffit plus. Là encore c'est un travail sur soi pour être capable de retrouver cette simplicité et cette intensité. Le voyage permet de vivre des moments et il faut continuer à apprendre à ton retour parce que j'en ai vu des voyageurs en fuite. Le rejet ne sert à rien car tu fais toujours partie de ce monde donc ce n'est pas une solution. Il faut être critique mais avec discernement, avec bienveillance.

 

Revenons un peu sur toi maintenant, te souviens-tu en quelle année tu as intégré la Société des Explorateurs Français et qui étaient tes parrains ?

 

Alors je ne suis pas très bonne avec les dates mais c'est forcément après 2008 parce que 2004-2005 j'ai fait mon voyage, mes livres ont été publiés en 2008 et ont eu le prix la Société et Géographie donc c'était à ce moment-là.

Je crois bien qu'un de mes parrains était Sylvain Tesson ! J'ai quand même eu cet honneur-là ! Le deuxième je pense que c'était Olivier Archambeau ... Si je me souviens bien ...

 

Qu'est-ce qui t'a incité et donné envie de rentrer à la SEF ? Quelles étaient tes motivations ?

 

En fait on m'a proposé. C'était peut-être à un moment où il y a eu cette nouvelle génération, cette envie de rajeunir ou de redynamiser un peu la SEF. J'étais extrêmement - je dois le dire quand même - honorée parce qu'on peut dire ce qu'on veut, les Explorateurs Français, la Société de Géographie, ce sont des choses dont tu rêves quand tu es jeune. Donc tout d'un coup avoir cet honneur, faire partie de la Société des Explorateurs, c'est quelque chose ! On ne peut pas dire le contraire quoi !

 

Aujourd’hui qu’est-ce que cela représente pour toi d’être une “ exploratrice française ” ?

 

J'avoue que c'est de nouveaux pareils - mais j'ai le même complexe dans mon métier - je suis confrontée à des experts qui ont des savoirs de dingues. Les barrages, ça fait partie de ces mondes où, après 20 ans, tu n'es pas encore un expert donc ça remet quand même souvent pas mal à sa place. Quand tu côtoies les vrais experts tu te rends compte que tu ne sais rien ! Donc c'est un peu pareil et c'est ce que je disais au début, face à des gros explorateurs comme Mike Horn ... Tu as du mal à te dire explorateur ! Disons qu'en 2004-2005, je pense que j'ai fait un voyage qui était hors normes certes, mais derrière comme mon quotidien ce n'est pas ça, c'est vrai que c'est difficile de se définir ainsi.

Après le voyage avec les nonnes je pense que ça a été bien plus dur. Est-ce de l'exploration ? Peut-être pas comme au sens du siècle dernier. Après qu'est-ce qu'il faut explorer aujourd'hui ? Dans mon voyage c'est vrai que je me suis senti un peu exploratrice parce que moi-même je découvrais des univers. Mais peut-on encore dire qu'on a découvert un lieu sur la Terre où les gens n'ont pas vu de blancs. Ça fait longtemps qu'on ne peut plus dire ça. Un enfant nouveau-né peut-être, mais il faut être honnête quand même. Quand on explore les océans oui peut-être encore. Explorer l'humain, explorer les relations humaines, ça oui on a du boulot et c'est même urgent. S’il y une chose qu'il faut actuellement explorer de toute urgence parce que c'est en danger, c'est notre humanité. Il faudrait être capable d'accorder plus de force, de notre énergie, de ces valeurs qui sont les fondements de l'humanité comme la générosité, la patience, la tolérance, l'éthique, l'intelligence, le discernement, la méditation, la sagesse, le respect ... Ce genre de choses qui sont nécessaires et en même temps, je le redit, cette diversité qui est essentielle. On ne peut que souhaiter à n'importe quel être humain de pouvoir grandir avec une liberté d'expression et de penser, avec une conscience de l'humain, de l'autre, de notre place dans cet univers dont on est les héritiers malgré nous. Il faudrait remettre ça au centre de tout ce que l'on fait, comme les nonnes. Mais ce n'est pas le cas malheureusement.

 

Depuis quelques années on voit beaucoup de représentants de minorités venir chez nous afin de nous sensibiliser et nous partager leurs visions du monde. Est-ce les nonnes pourraient faire partie de ces ambassadeurs et qu’est-ce qu’elles auraient nous inculquer ?

 

Il y a quelque chose d'intéressant avec elles, c'est qu'elles ne sont pas des rebelles dans l'âme, elles sont plutôt même très diplomates et je pense qu'elles ont quelque part cette conscience d'accepter leur position. Elles sont conscientes d'être heureuses et d'avoir la chance au quotidien de prier afin de nourrir cette spiritualité, cette compassion et cette envie d'éveil. Pour elles c'est extrêmement noble donc elles sont contentes de faire ce métier quelque part. Par contre c'était assez marrant parce que pendant les conférences, on a eu beaucoup de questions qui revenaient et qui étaient : "en France, avez-vous vu combien ça va mal ainsi que toute la violence ?!" Là je me suis dit que ça n'allait pas, que ce n'était pas possible. J'avais eu le même cheminement que les nonnes à savoir qu'on avait fait le voyage en Inde avant celui en France. La violence, il y en a juste beaucoup plus en Inde et tu tombes vite dans les extrêmes, sous toutes ses formes. Donc pendant notre tour de France, certes il y a eu les attentats à ce moment-là, mais c'était l'été indien, tu te promènes dans la campagne française et c'est juste beau ... Nous avons la chance de vivre dans un climat tempéré. Le développement ne se fait que sous ces latitudes car l'Homme a le temps de penser à être ingénieux. En reprenant l'exemple extrême du Zanskar, tu dois travailler tout l'été pour pouvoir vivre l'hiver. Elles le disaient bien, elles ont été complètement subjuguées par tous ces fruits, ces arbres fruitiers et elles ont vu les richesses de cette nature généreuse. Même pour moi, en arrivant sur Paris après Delhi c'était calme ! Je voyais donc plein de français qui étaient touchés par les nonnes mais qui avaient envie de parler de cette pseudo violence. C'était impossible pour nous de la voir. Il faut absolument qu'on ait cette capacité à voir ce qui ne va pas, mais également à regarder ce qui va parce que c'est ce que l'on met en lumière qui prend de la valeur, qui existe et qui rayonne ! Il faut arrêter de se focaliser sur le grain de paille qui ne va pas - sans pour autant oublier qu'il existe. Les nonnes savent tout et c'est ce qui m'étonne car elles ne sont pas naïves mais elles ont la capacité de savoir. Il faut se laisser le temps parce que si tu veux aller plus vite que les autres, tu les étouffes et que tu les empêches d'exister avec toi.

Après ce qui était marrant c'est que beaucoup de gens me demandaient si j'avais envie de leur faire dire des choses. Nan nan, si je leur demande comment elles ont vécu le voyage elles vont me dire que c'était extra. Elles ne vont pas philosopher, ce ne sont pas des philosophes. Donc il ne faut pas vouloir qu'elles nous donnent une recette magique car elles n'en ont pas. Il faut comprendre ce qu'elles nous inspirent et ce que cela remue chez nous pour trouver quoi nourrir. Elles n'ont pas de recette miracle et elles sont incapables de te mettre en mots extraordinaires ce que l'on aimerait entendre parce que ça nous fait du bien. Mais ça nous fait du bien deux minutes et après on va regarder Game of Thrones, on va se gaver de violence en disant que c'est génial et on va vivre dans un monde virtuel sans être capable de s'émerveiller pour le réel.

 

Les voyages et les rencontres ce sont avant tout des échanges, qu’ils soient culturels, philosophiques ou humains. Penses-tu que nous, nous ayons des choses à leur apporter ?

 

Très humblement, je me suis rendu compte en voyageant que je n'avais pas grand chose à donner aux gens car je n'avais rien avec moi. Par contre j'avais le temps ! Et les gens ont envie de ce temps que tu leur donnes quand ils sont curieux et qu'ils ont envie de comprendre d'où tu viens. Tu changes un peu leur quotidien et tu amènes quelque chose de nouveau. Ce temps est en fait très important car c'est une richesse qui manque dans notre monde moderne. On arrive mal à être dans l'instant présent parce qu'on est obnubilé par tout ce qu'on n’a pas réussi à fair hier et tout ce qu'il faut absolument qu'on réussisse à faire demain. Tu te rends compte quand tu as le temps, que tu es disponible et moi-même j'ai été disponible, là, comme je ne l'avais pas toujours été. Ça m'a fait prendre conscience de ce que j'avais reçu en échange. Être capable, dans la durée, de continuer cette amitié, c'est créer un lien très fort et très important.

 

Tu disais aussi que, depuis quelque temps, elles avaient des moyens de communication plus rapides comme le téléphone. Est-ce que ça vous permet de rester en contact ?

 

En un an tout le monde avait le téléphone au Zanskar c'était impressionnant. Donc oui je peux les appeler régulièrement. Après il ne faut pas le faire tous les jours car tu ne vis pas vraiment le moment et tu en oublies l'instant présent. Par contre c'est ce qui a permis de faire ce que l'on a fait derrière. À un moment, sans communiquer, il aurait été difficile de faire certaines choses - les papiers par exemple.

Mais attention au revers de la médaille parce que du coup, quand il y a quelque chose de triste, c'est vachement plus dur quand tu es loin et que tu n'es pas là pour partager les émotions. Tu te sens un peu démunie alors que, quand tu es présent, tu partages et tu es dans une certaine communion qui est différente.

 

Aujourd'hui tu as d'autres projets, d'autres envies, d'autres idées ?

 

Alors pour moi le challenge ça a toujours été d'avoir cette flexibilité de réussir à tout mener mais aussi de me relever parce qu'après un voyage de deux ans, seule, tu ne rentres pas comme ça. Il faut du temps, ça dépasse ton entendement propre. Il y a ce que tu as vécu et ce que tu vas devoir vivre après. Ensuite le voyage avec les nonnes était complètement dingue. J'ai vidé mes batteries au-delà de l'imaginable. Je suis rentré, je pensais que je ne me relèverai pas et derrière tout ça j'ai eu des chantiers assez dures. Ce qui est intéressant c'est que ma boîte a grossi au même moment et là tu vois tout ce que ça implique. Quand les ambitions de certains prennent de l'ampleur, quand il y a un décalage entre les têtes et les gens qui sont en bas, le mal-être que ça génère à beaucoup et cet esprit d'équipe qu'on pouvait avoir, cette flexibilité qu'on avait entre eux nous et qui s'est érodée ... Là je me suis arrêtée pour essayer de fonctionner de façon un peu plus indépendante et quelque part assumer aussi le fait que les films, les livres, les voyages, font partie de ma vie. J'ai donc envie de continuer tout ça mais je ne sais pas encore trop comment, j'ai plein de choses dans la tête, après il faut le faire au bon moment et il faut aussi avoir le temps.

Aujourd'hui, je sens que j'ai le besoin de retrouver tout ce dont on a parlé, cette présence à l'instant présent, cet espoir et cette amitié. J'ai également trouvé un compagnon ce qui a été un immense soulagement pour les nonnes et c’est extrêmement touchant ! C'était un soulagement pour elles et pour les villageois de ne plus me savoir seule ! Du coup le dernier film sur l'Ouganda on l'a fait avec Manu et il vient également au Zanskar cet été. J'ai vraiment besoin de les retrouver.

 

En guise de conclusion, je reviens sur ce que tu disais plus tôt à savoir que, lorsque l’on voyage, on se rend compte que les gens ne sont pas foncièrement méchants. Malgré une curiosité du monde, beaucoup de gens n’osent pas se lancer dans l’aventure comme tu l’as fait, le plus souvent par peur. Le voyage est une école de vie mais il faut réussir à se lancer. Aurais-tu des conseils pour ces réticents ?

 

Ça pour moi, j'ai quand même l'impression que c’est chronique. Effectivement la peur est là, on la nourrit, on la manipule et c'est dramatique. La peur, comme la colère, est de très mauvais conseil. Après elle est utile quand elle est ressentie sur le fait, quand tu ressens quelque chose, quand il y a un problème, quand tes sens sont en éveil. Là cette peur tu dois l'écouter. Elle t'indique qu'il y a un danger, c'est un instinct presque animal. Alors que la peur mentale que l'on nourrit est mauvaise et manipulable. Le pire c'est qu'elle nous joue des tours et c'est terrible.

Tout ça s'aiguise en voyage. Tu fais confiance à plein de gens que tu ne connais pas, mais tu sens le danger à la seconde, dans un regard, dans une situation et c'est assez impressionnant. Après il peut aussi y avoir de la malchance, ça je ne dis pas ...

 

 

 

 

 

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