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Rémi Borredon - Les archives de l'exploration

28 Jun 2019

  

 

 

Rémi Borredon

Trésorier de la SEF

Géologue, ingénieur de la vision et responsable technique dans l’audiovisuel

Rencontre du 19 juin 2019

 

 

 

 

Qui je suis ... Je suis un vieux bonhomme retraité qui a parcouru pas mal d'endroits sur la planète et qui n'est toujours pas rassasié. Je pense que j'ai encore des choses à découvrir, à voir, à partager et ça jusqu'à la fin de mes jours. J'ai été boy-scout, j'ai été étudiant pendant de nombreuses années en géologie, puis après ça j'ai eu la chance de travailler dans l'audiovisuel. Je dis bien la chance parce que ça m'a vraiment permis de rester en contact avec la jeunesse et d'avoir beaucoup de temps de libre pour pouvoir voyager et trouver des sujets pour me promener ou des prétextes pour découvrir des choses.

 

À quoi tu rêvais quand tu étais petit ?

 

C'est une bonne question. Quand j'étais petit j'ai encore eu de la chance car en culottes courtes à l'âge de 8 ans, mes parents ont des postes de coopérants au Gabon. J'ai donc abandonné la région parisienne pour me retrouver dans un pays équatorial où il faisait beau tous les jours. Tu as l'école que le matin et pas l'après-midi car il fait trop chaud, si bien que tu te retrouves sur une plage au bord de l'Ogooué - qui est le grand fleuve qui a son embouchure à Libreville. Tu apprends à nager, à te promener dans la jungle qui était juste derrière chez nous et en plus de ça mes parents avaient un petite 2CV et on allait acheter des fruits et des légumes au kilomètre 23 dans la jungle de la capitale. On arrivait dans un petit village, moi j'échangeais mes Mickeys contre un ananas ou contre une banane et ça pour moi c'était déjà un rêve. Donc voilà la chance que j'ai eu c'était que, presque sans avoir rêvé, j'étais déjà au paradis. Le seul problème c'est qu'il a fallu rentrer en France au bout de 4 ans pour retrouver la grisaille parisienne et là c'était différent. Je sais que j'étais très heureux dès le départ et je n'avais pas besoin de rêver. En revanche, ça m'a donné envie de repartir. J'avais 12 ans quand je suis rentré et évidemment ça donne la bougeotte. À cet âge tu as envie de repartir car cette expérience en Afrique noire m'a permis de vouloir voir d'autres choses.

Deux ans après mon retour, j'ai eu une nouvelle fois de la chance car mon père était conseiller municipal dans une ville de banlieue et il y avait un rapprochement entre la Russie et la France. Avec une quinzaine de petits gamins on a donc pu partir une dizaine de jours à Moscou en plein hiver. À 14, ans je me suis retrouvé dans un pays où il faisait très froid et on a rencontré Leonid Popov, le premier cosmonaute qui est sorti de sa cellule - avec traducteur évidemment. Dans tout ça il y avait ce côté froid qui m'a plu ainsi que ce grand pays qui allait diriger une partie de mes futurs voyages. Je ne sais pas si j'ai bien répondu à la question mais en tous cas c'est ce qui m'a donné envie de repartir. En plus de cela, quand tu es gamin, soit tu restes chez toi, soit tu fais du scoutisme par exemple ce que j'ai eu la chance de faire. Tous les week-ends on partait à Fontainebleau ou à Épernay dans une forêt quelconque et on campait nous mêmes, on plantait notre tente et on se faisait à manger. Pour moi ça a été le début de l'aventure car ça nous permettait d'être autonome et de nous éloigner du cocon familial tout en découvrant des choses. Alors les rochers de Fontainebleau ce ne sont certes pas des montagnes mais tu sais que la plupart des grands alpinistes parisiens y sont passés. 

Ensuite le premier grand voyage c'était quand j'ai eu mon permis de conduire. À 16 ans j'ai donc commencé à parcourir l'Europe à moto et à 17 ans on est parti - toujours à moto - faire un tour de Méditerranée, enfin dans les pays du Maghreb en passant par l'Espagne. On est descendu jusqu'à Ghardaïa dans le Sud Algérien et voilà c'est comme ça que j'ai commencé à voyager. Après dès que j'ai eu ma 2CV à 18 ans on est partis au Cap Nord avec mon copain d'enfance Pascal Heurteau. C'était tout une aventure car à l'époque ce n'est pas goudronnée et on n’avait qu'un mois de vacances. Je me souviens d'une anecdote, on avait notre carte de Norvège et tout content on pensait arriver au Cap Nord ... Le seul problème c'est qu'on avait simplement oublié de déplier la carte et on s'est aperçu qu'il y avait autant de distance entre Oslo et je ne sais plus ou qu'avec le Cap ... Ensuite on est redescendu par la Finlande, toujours par des pistes, on campait, on découvrait des paysages et c'était le début de l'aventure.

 

C’est à partir de là que tu as commencé à t’intéresser aux récits de voyage et aux gravures anciennes ?

 

Alors non il faut remonter un peu. Vers 17-18 ans j'ai passé mon bac et je ramassais des fossiles dans le Bassin parisien. J'adorais la paléontologie et toutes les carrières de sable et sablières qu'on avait aux environs de Paris étaient remplies de fossiles. Je faisais donc des petites collections de fossiles et presque tous les week-ends - à Solex, à moto et après en 2CV - on allait en chercher avec d'autres copains. Petit à petit la géologie s'est un peu imposée à moi et j'ai donc commencé mes études à Jussieu. Là c'est pareil, quand tu arrives en première année de fac, à la fin des semestres il y avait des excursions. On se retrouvait à une trentaine d'étudiants et on partait en Bretagne, dans les Pyrénées, dans les Alpes, dans le Boulonnais et tout de suite j'ai senti que c'est ce que je voulais faire. Je ne vais pas dire que c'était pour me promener mais j’aimais faire des excursions, étudier les roches, étudier les paysages et j'ai senti qu'il y avait en moi une vocation. J'avais vraiment envie de voyager pour comprendre les montagnes, les couches et la tectonique des plaques comme on appelle maintenant.

Arrivé à l'âge de 24 ans par là, j'ai eu encore une autre chance car j'ai rencontré des Américains et je me suis retrouvé en Californie - pour une histoire d'amour entre guillemets - et finalement je suis resté un an car je ne voulais pas rentrer en France, ça m'embêtait bien. Comme j'avais gagné un peu d'argent en bricolant, j'avais acheté une petite moto et je suis descendu en Amérique Centrale. Je suis resté trois mois au Mexique, après au Salvador, Honduras, Nicaragua, Costa Rica et Panama. C'était un petit voyage déjà - tout seul car je préférais voyager seul - et tout ça continuait à m'entraîner encore plus à voyager et découvrir des choses.

En revenant à la suite de ce périple - encore et toujours de la chance - ma fac avait besoin de quelqu'un qui parlait espagnol pour faire une thèse en Amérique Latine - sans savoir trop où - et finalement je suis parti faire mon terrain au Pérou. Là pareil, c'était la découverte des Andes, des paysages magnifiques et des peuples attachants. Le district minier argentifère que j'étudiais pour ma thèse, avait été étudié par un Allemand et un Français qui étaient passé en 1800. L'Allemand s'appelait Alexandre de Humboldt et le botaniste Français s'appelait Aimé Bonpland. Tous deux sont passés - à pied - au pied de cette montagne d'argent - quand moi j'y suis allé ça faisait belle lurette qu'il n'y avait plus d'argent. Il a donc fallu que je me plonge dans les récits de voyages de ce Monsieur Humboldt. J'ai alors découvert ses écrits qui m’ont marqué et c'est depuis cette époque que je m’intéresse aux récits de voyages et aux explorations scientifiques. Une fois rentré en France j'ai passé cette thèse et j'ai commencé à collectionner des livres de voyage.

 

Je croise avec une autre chose qui s'est passée dans ma vie en 76, à savoir la première fois que je suis allé voir Dersou Ouzala d'Akira Kurosawa au cinéma. C'est ce fameux film que tout le monde a vu à l'époque et qui raconte la rencontre d'un topographe capitaine de l'armée Russe qui est en train de faire des relevés dans l'Oussouri et qui se lie d'amitié avec le fameux Dersou Ouzala, un chasseur de l'ethnie Golde. Depuis que j'ai vu ce film-là j'ai été complètement subjugué par les steppes, la taïga, par cette histoire de Sibérie un peu mystérieuse, par ce fameux tigre Amba, par la Russie en général et par l'exploration de toutes ces terres un peu vierges que peu de gens étaient allés voir. Les Français sont allés en Afrique ! Après ils sont allés dans le Sud-Est Asiatique mais très peu en Asie Centrale ou en Asie Septentrionale, surtout en Sibérie.

J'aimais retracer tous ces voyages et je me suis passionné par une autre expédition dans laquelle il y avait un Danois qui s'appelait Vitus Béring, qui a donné son nom au fameux détroit et lui était parti une dizaine d'années avec trois académiciens, deux Allemands et un Français qui s'appelait Louis de l'Isle de la Croyère. Ce dernier a eu une vie incroyable et on est parti faire un documentaire en suivant ses traces avec un ami qui s'appelle Patrick Bernard. On avait eu une bourse de la Guilde Européenne du Raid - Monsieur Olivier Archambeau [directeur de la SEF] était dans le jury - on a eu un peu de sous et c'était fabuleux. On est partis à l'aventure avec une vieille camionette, on en a ramené un petit film et c'était une très bonne expérience.

 

Pour en revenir à cette fameuse Sibérie et à Dersou Ouzala, j'ai eu - encore et toujours - la chance d'être coopérant au Maroc pendant quatre ans. J'enseignais la géologie aux Marocains pour une École Normale Supérieure. J'en profitais aussi pour aller me promener un peu partout ... Enfin me promener on va dire pour aller étudier des gisements d'argent dans le sud de Marrakech dans les Hauts Atlas. Parmi ce monde de coopérants, il y avait un Russe qui s'appelait Michel Rozanoff, qui était apatride et qui parlait Français. Je lui parle de Dersou Ouzala, on se met à discuter de ce roman écrit par Vladimir Arseniev, il me dit que c'est le livre de chevet de tous les petits russes, qu'ils lisent tous ce récit de voyages qui ressemble étrangement à un roman. Micha me dit également qu'il connaissait très bien le comédien qui a joué dans le film. Forcément je lui demande s’il savait où il habitait, il me répond que oui, qu’il habite dans au pied de l'Altaï, en Sibérie Méridionale. Je lui demande alors : "si dans deux ans je te téléphone et que je débarque à Moscou, tu m'amèneras le voir ?" Il me répond " pas problème Remishki". Deux ans après j'ai eu un peu de sous, je téléphone à mon ami en débarquant à Moscou et le lendemain on partait, 8 heures de vol pour aller à Krasnoïarsk et on arrive dans la république improbable autonome de Touva qui est à la frontière de la Mongolie. Finalement, deux jours après, j'arrive à interviewer " mon " Dersou Ouzala, Maksim Mounzouk de son vrai nom qui est le comédien qui avait joué le rôle. C'était mon rêve de rencontrer ce Monsieur qui avait eu un prix au festival de Douarnenez. Je lui avais ramené deux paquets de Gitanes, il était tout content - c'est peut-être ça qui l'a tué d'ailleurs je ne sais pas - mais en attendant il avait toujours ses petites moustaches, sa petite paire de lunettes de travers comme dans le film, puis il est reparti dans un petit bus soviétique et j'étais ravi.

 

 

Le lendemain "poum poum poum" on tape à ma porte et cette fois c'était une équipe de tournage d'Iekaterinbourg dans l'Oural, avec une productrice blonde décolorée qui avait de gros yeux bleus et de grosses lunettes. Elle était avec son cadreur qui faisait deux mètres de haut et ils m'ont dit : "Rémi tu veux voir chaman [avec l'accent russe] ?" - " Pochemu net - pourquoi pas !" Du coup on est allé au musée historique de la ville, on y a pris un tambour à moitié déchiré, un bâton, une tenue de chaman et on s'est rendu dans une espèce d'immeuble HLM comme les Russes adorent - enfin ils n'avaient pas le choix. On frappe à une porte et là on voit arriver le chaman. C'était un vieux Monsieur à moitié aveugle, qui marchait avec une canne et je me suis dit que c'était mal barré pour la cérémonie chamanique. On installe l'homme dans la voiture et on fait une ou deux heures de route pour aller dans la taïga. Alors c'est comme en Mongolie ce sont de petits reliefs avec des arbres d'un côté et des yourtes en fond. Une fois arrivés on commence à déguiser notre chaman avec son truc, on lui file le tambour crevé avec le bâton, on fait tourner la caméra et on enregistre. Lui qui avait du mal à marcher et qui ne voyait rien commence à danser ! Il commence à taper des pieds et à parler normalement en s'agitant comme un diable ! Rien à voir avec la personne qu'on avait débusquée dans sa cité ! Il fait donc sa cérémonie chamanique, il pousse des cris d'oiseaux, des bruits de clochettes, puis au moment d'arrêter, on le dépouille, on lui enlève sa belle veste avec toutes les ferrailles derrière, on le remet en civil et là changement radical, il a une nouvelle fois du mal à marcher, il s'assoit sur une pierre et il ne bouge plus. Pendant à peu près une demi-heure ce sacré chaman était entré en transe. Après on ne sait pas car j'ai eu le fin mot de l'histoire. Durant la période soviétique, le chamanisme était interdit mais certains comédiens pouvaient jouer les chamans et il s’avère que cet homme-là était un acteur. Alors l'histoire dit aussi qu’il était vraiment chaman car pour être tranquille avec les soviets, il est devenu comédien pour que personne ne l'embête. Aujourd’hui, le communisme est terminé et il pouvait donc redevenir chaman. Tout ça c'est ce qu'on m'a dit ... Maintenant, moi, le chamanisme, dans la plupart des récits de voyages écrits par des savants Européens que j'ai lus à propos de la Sibérie, ils les traitent de charlatans. Donc je reste très discret sur ce sujet et je ne prononce aucune opinion sur ces chamans. On pourrait en parler avec Véra Frossard car elle en dira probablement autre chose.

Mais voilà ce petit passage à Touva m'a vraiment bien marqué et depuis ce temps-là je suis passionné par la steppe, par l'Altaï et le Ienisseï. Dans ce coin-là il y a une autre région qui s'appelle la République Autonome de Khakassie et on retrouve sur leur territoire des falaises entières remplies de pétroglyphes. On trouve également des Babas qui sont des statues anthropomorphes qui doivent faire un mètre ou deux et dont beaucoup sont marquées en Turc ancien - une espèce d'écriture runique un peu comme en Scandinavie - et en général ces stèles font référence à des batailles ou à des guerres menées entre les chefs Turcs de l'époque. Toute cette région entre Touva, Ienisseï, jusqu'au plateau Mongol, rassemblait des peuples d'origine Turc. Aujourd’hui on emploie le terme Altaïque - c'est beaucoup plus simple car ça regroupe tout le monde - mais c'est dans ce coin où étaient les tribus mongoles, les Tatares et tout ça.

 

Dans ta découverte et ton amour de toutes ces histoires d'explorations, tu es passé de Humboldt au Pérou, à l'Altaï et la Russie avec ce film ?

 

Tout à fait c'est très bien résumé. Ce film je l'avais vu quand même en 76 donc avant d'aller au Pérou mais il est resté gravé dans ma mémoire. Le plus fabuleux dans l'histoire de Humboldt c'est qu'il a aussi été en Asie Centrale - moins loin que les autres expéditions mais j'avais donc aussi un lien avec ce personnage. Alors ce n'était pas un grand voyage comme celui en Amérique Latine mais bon ...

Après pour moi le plus important dans l'exploration de la Sibérie c'est ce fameux détachement de Béring avec Chirikov, Gmelin, Müller et le Français Louis De l’Isle de la Croyère. Ce qui me plaît c'est tout ce détachement scientifique qui est partie pendant dix ans. Müller était passionnant car il fouillait toutes les archives et tous les musées des villes de Sibérie. Il notait tout ce qu'il trouvait et c'est comme ça qu'il a découvert des écrits disant que le détroit de Béring avait été traversé par un Cosaque du nom de Semen Dejnev et ce une centaine d'années avant Béring. Le détroit avait donc été découvert, on le savait mais c'était resté caché dans les archives de Iakoutsk je crois.

 

[ Un appel de notre cher président Olivier Archambeau nous fait quelque peu perdre le fil de la conversation. Nous reprenons donc un peu au hasard ! ]

 

Du coup c’est quoi pour toi être un explorateur ?

 

L'autre fois on parlait du fait que certains disent que l'exploration n'existe plus ... Du temps de Humboldt et de Bonpland, c'étaient des aventuriers, explorateurs, naturalistes et donc des savants voyageurs. Moi je suis plus pour ce genre de profils que pour les gens qui vont traverser la planète à vélo, à cheval, en marche arrière ou sur une jambe ... Je suis un peu de la vieille école et je suis proche des gens curieux qui ramènent des choses et qui les partagent. Après l'exploit sportif ... c'est moins mon truc. Avant la société s'appelait la Société des Explorateurs et des Voyageurs Français. Ce terme de voyageur est important et là je viens de retrouver un autre terme qui est baroudeur. Pourquoi pas ? Du moment qu'il fait partager ses expériences c'est très bien. Donc oui l'explorateur de la vieille époque est-ce que ça existe encore ? Peut-être encore chez les chercheurs qui sont accrédités par des muséums ou des instituts de recherche. Eux peuvent être qualifiés d'explorateurs naturalistes. Ils vont quand même dans des endroits extrêmement perdus, qui n'ont pas - ou très peu - été étudiés, et ils ramènent toujours quelque chose. Pour moi c'est peut-être ça qui peut faire la colonne vertébrale d'une société d'explorateurs. Après quand on voit Amundsen, Scott et compagnie, il y avait le passage du Nord-Ouest, le Pôle Nord, le Pôle Sud et ça c'était des quêtes sur des points géographiques et magnétiques. Est-ce qu'ils ont ramené quelque chose à part la gloire d'être les premiers, surtout quand ils se battent entre eux comme Perry et les autres ... Voilà j'ai un petit problème là-dessus, sur le concept de gloire entre guillemets, le fait de dire que quelqu'un est le premier ... Est-ce que cela vaut le coup ?

Il y avait un explorateur qui me plaisait bien mais qui a créé une vraie polémique par la suite, un Suédois qui est parti en Asie Centrale et qui s'appelait Sven Hedin. Malheureusement sur la fin de sa vie il a un peu trempé du côté de l'Allemagne mais quand on voit ses récits, pour moi c'est un véritable explorateur. Il a laissé des traces, des livres incroyables, des cartes, des dessins et donc il mérite ce titre.

 

Toi qui es un grand collectionneur, dans les récits, dans les gravures et dans les livres que tu achètes qu'est ce qui t'intéresse ?

 

Quand je cherche et consulte un livre, d'abord ça commence par le sujet géographique. Ça peut être la Sibérie, l'Afrique, n'importe quoi, mais au départ c'est quand même la région étudiée qui m'intéresse. Ensuite c'est l'année où ça a été écrit et publié, que ce soit XVIIIe, XIXe, voire même avant. Pour finir ce sont les illustrations. Celles qui me plaisent le plus ce sont les plus naïves qui puissent exister. C'est très dur à trouver car elles datent surtout du XVIIe siècle mais j'aime leur côté fantasmagorique - si on peut dire - car en général les gravures étaient faites d'après les textes et ils dessinaient d'une manière complètement aléatoire. J'adore ce passage entre l'imaginaire et le figuratif. Les visages et les vêtements s'affinent par exemple, les profils des gens sont différents, ce ne sont pas tous des monstres où ils ne ressemblent pas tous à des Européens. Avant 1750 on a du mal à trouver des traits et des visages Asiatiques avec des yeux bridés et des pommettes saillantes. Quand on voyage dans les gravures et dans le temps, les faciès deviennent vraiment caractéristiques. C'est pour ça que je parlais de Sven Hedin car, quand il faisait des portraits de Tibétains, c'est beau car ce sont des visages bien représentés. Donc c'est cette évolution du dessin qui m'intéresse.

La plupart du temps les artistes restaient en Europe, ils dessinaient en fonction des descriptions faites pas les explorateurs. Les premières explorations scientifiques dans lesquelles il y avait des dessinateurs, c'était en 1730-40 quand Béring est parti en Russie et ces dessins quand tu les voies actuellement, ils sont peu ressemblant. Surtout les profils de ville où les fleuves qui ne sont pas dessinés en perspective et mêmes les fortifications en bois sont très grossières. J'ai notamment une gravure où on voit Veliki Novgorod - Novgorod la Grande, quand on la compare avec le terrain ça ne ressemble pas du tout. Ce qui serait intéressant à étudier c'est toute cette progression du dessin de reportage entre guillemets iconographique parce que les peintres dessinateurs de voyages qui partaient réellement en expéditions je pense que ça date surtout du XVIIIe et après au XIXe n’en parlons pas. Là je parle surtout de la Sibérie mais en 1730 quand Maupertuis et La Condamine ont été envoyés pour mesurer l'arc de méridien en Laponie et en Amérique Équatoriale, quand on revoit les gravures elles sont hyper naïves, il n'y a pas de beaux dessins. Apparemment ils avaient oublié de partir avec un dessinateur ... Alors qu'il y avait un botaniste qui était parti en dans le Levant - enfin dans le Caucase - qui s'appelait Joseph Pitton de Tournefort et lui est parti avec Claude Aubriet, un peintre du Muséum et ils ont ramené des choses fabuleuses à la fin du XVIIe. Je ne sais pas si ça leur coûtait cher d'emmener un artiste ou si ils pensaient que c'était inutile mais retrouver ces dessins c'est ce qu'il me passionne le plus. Tout ça c'était un peu le Ushuaïa de l'époque, les gars revenaient avec leurs récits de voyages et ils nous montraient ce qu'ils avaient vu avec les planches.

 

On le voit très bien avec les merveilleuses représentations de baleines et autres monstres marins imaginés sur simples descriptions. 

 

Oui tu as tout ça au Moyen-Âge dans la cosmographie de Sebastian Münster en 1580 et des plumes et en gros les connaissances mondiales de l'époque - donc pas grand chose - y étaient regroupés. Ce bestiaire imaginaire des monstres marins est fabuleux. En plus de ça il y avait aussi les hommes qui n'avaient qu'un oeil - les cyclopes - ceux avec des grands pieds - on voit très bien ces monstres humains en illustration dans les cartouches sur les cartes de l'époque.

 

 

En plus des dessins, il y avait surtout tous les échantillons ramenés lors des explorations. Pierre le Grand - le Tsar de Russie - est parti en Europe Occidentale pour enrichir ses connaissances et son peuple. Il a donc visité l'Angleterre, la France et en Hollande il est tombé devant un cabinet de curiosités dans lequel il y avait des monstres : des chèvres avec deux têtes, des hommes avec un bras au milieu du ventre, enfin que des trucs comme ça. Il a acheté tout ça et a tout ramené à Saint-Pétersbourg. Cette collection existe encore aujourd’hui et elle est exposée à la Kunstkamera qui est le Musée d'Ethnographie et d'Anthropologie de l'Académie des sciences de Russie. Ça c'est quelque chose aussi de ramener tous ces bocaux !

Encore une anecdote quand on parle de voyage et d'exploration : Pierre le Grand devait mesurer deux mètres. Quand il a débarqué à Calais, il a croisé un Français qui était un peu plus grand que lui. Il a tellement aimé cet homme si grand qu'il l'a embauché et qui l'a ramené à Saint-Pétersbourg dans ses bagages. Ce Français a donc vécu en Russie et il est mort avant le Tsar. Ils ont donc bouilli son squelette, ils ont récupéré ses os et ils l'ont exposées dans ce fameux cabinet de la Kunstkamera - et il y est toujours ! Par contre ils ont eu un petit problème car ils ont perdu le crâne alors ils en ont mis un autre.

Là je reviens tout juste des Rocheuses et j'ai ramené un échantillon de roche parce qu'il y avait une très belle montagne que je voyais tous les jours et elle me passionnait. Je suis monté là-haut, j'ai ramassé un caillou et maintenant il est chez moi. Après des cailloux j'en ai plein et la plupart je ne sais même d'où ils viennent mais c'est le fait de ramener un petit quelque chose d'un voyage. Est-ce que cela fait partie de l'exploration je ne sais pas mais dans tous les cas ça fait partie du souvenir de voyage. Ah oui tiens je n'ai jamais tellement étudié ce côté qui est de ramener quelque chose ...

 

Certaines personnes ramènes des magnets pour mettre sur leurs frigos et toi tu ramènes des pierres !

 

Toi tu m'as ramené un échantillon de charbon du Spitzberg par exemple mais c'est vrai que pendant un voyage on a toujours envie de ramener quelque chose. Souvent ce sont des photos mais parfois on a envie de ramener du solide comme des échantillons. Alors si avant je ramenais des cartes géologiques. J'ai pratiquement toute l'Amérique Centrale, la Colombie, l'Équateur et le Pérou évidemment mais c’est pareil il faut que je les retrouve.

 

Tout au long de tes voyages et de ta vie tu sembles aimer le papier. Les livres, les cartes, les gravures ... Qu'est-ce que tous ces objets représentent pour toi ?

 

Ça c'est très intéressant comme question. Pour moi le papier reste dans le temps. Que ce soit une peinture, une carte ou un bouquin, ce sont des choses qui normalement sont indestructibles - enfin si ça ne passe pas sous les toits de Notre-Dame. C'est aussi très bien parce que tu peux les avoir sous la main. Par exemple un soir j'avais envie de relire un passage de la descente du Mississippi par Cavelier de La Salle. J'ai retrouvé le volume dans lequel c'était écrit, j'ai recommencé à relire un texte que j'avais déjà lu deux-trois fois et c'était un grand plaisir. Si je ne l'avais pas eu à portée de la main je n'aurais peut-être pas été malheureux mais dans tous les cas ça m'a fait plaisir de pouvoir mettre la main dessus, de pouvoir tourner les pages et me replonger dans ce voyage.

À travers le livre ou le dessin il y a aussi le côté imprimerie qui m'intéresse, tout ce côté artistique avec les lithographes, les graveurs, les dessinateurs, les imprimeurs. Avant pour faire un livre, c'était des petites pièces de plomb qu'il fallait mettre une à une pour pouvoir former le texte et ensuite imprimer. Pour moi c'est une oeuvre à part entière car actuellement on ne peut plus faire ce genre d'ouvrage. Le papier est également important avec tous les filigranes qui y sont apposés. J'essaie de retrouver par transparence ces informations invisibles et notamment les dates, les sigles de moulins ... Tout ça fait partie de son histoire et on pourrait presque zoomer dedans pour arriver dans la forêt des Vosges.

Encore en plus de tout ça je m'intéresse aux éditeurs. Beaucoup de livres - même français - ont été imprimés en Hollande eu XVIIe et XVIIIe. On trouve plein de livres tirés là-bas notamment parce qu'ils n'avaient pas besoin du Privilège du Roi qui autorisait - ou non - l'impression d'un ouvrage. À Amsterdam ils faisaient pleins de copies pirates et il y a une polémique très intéressante sur ces récits de voyage. L'une des plus grandes collections a été faite par des marins anglais et ils ont été traduit en français par un certain abbé Prévost - qui a écrit Manon de Lescaut. Il a fait quelques premières publications sur l'Histoire Générale des Voyages en indiquant bien au début dans sa préface que c'était une traduction de l'anglais mais après ça il a commencé à faire lui-même ses récits tirés de l'espagnol, de l'allemand, en grands formats -  in quarto. Quelques années après, à Amsterdam a été imprimé des copies. Alors ils ont rajouté des trucs pour faire genre que leur version était meilleure que la française. C'était les débuts du plagiat ou de la contrefaçon mais comme ce n'était pas la France, personne ne pouvait les attaquer.

 

Tu t'es donc intéressé à l'histoire de la Terre avec la géologie, à l'histoire des Hommes avec les récits de voyage, qu'est-ce qui t'a amené à travailler dans l'audiovisuel ?

 

Alors j'ai bossé quatre ans en coopération au Maroc et en rentrant le Ministère des Affaires étrangères a dit "écoutez, vous êtes bien gentils, maintenant on a plus de poste pour vous à l'étranger donc vous allez rejoindre l'Éducation nationale et vous allez être maître auxiliaire dans un lycée de province". Moi ça ne m'enchantait guère d'être professeur d'histoire naturelle - même si c'est un métier plaisant - donc en fouillant un peu, il y avait une formation en informatique - c'était l'époque où tout le monde faisait ça - et il y en avait une autre en audiovisuel à Jussieu où j'avais fait mes études. Du coup j'ai demandé ce master où on reprenait toutes les bases de l'audiovisuel à savoir l’écriture des scénarios, son, lumière, cinéma, photographie, cadrage, sémiologie de l'image et plein d'autres choses passionnantes. Quand j'étais plus jeune à la fac, j'avais déjà fait un petit 16 mm avec un copain donc j'aimais bien filmer et comme je voyais que ma carrière de géologue était un peu bloquée sur les lycées de banlieue … C'est comme ça que j'ai commencé à travailler là-dedans. J'ai eu un stage à la 5 à l'époque - la chaîne de Berlusconi - et je suis rentré très rapidement dans ce monde grâce à des amis qui s'occupaient du lancement d'une chaîne pour enfants qui s'appelait Canal J - et qui s'appelle toujours comme ça d'ailleurs.

 

Le terrain ne t'a pas manqué ? 

 

Ah bah si ça m’a manqué et même beaucoup mais j'avais toujours ce petit mois de vacances, ou même comme c'est des amis qui m'avaient employé, je pouvais disposer assez facilement d'une ou deux semaines quand je voulais partir. Je n'étais pas bloqué comme un ouvrier sur une chaîne de montage et c'est vrai que j'ai eu de la chance de pouvoir partir un peu plus longtemps que j'aurais pu le faire dans une autre société privée. Donc je voyageais toujours, pas forcément à l'autre bout du monde, mais je suis allé une quinzaine de fois en Irlande parce que c'est un pays que j'adore et parce que je faisais de la musique irlandaise à l'époque. C'est un pays fabuleux en ce qui concerne la géologie, la musique, les gens sont très gentils et je ne parle pas de la bière ! Je suis aussi allé en Écosse en voiture, en Russie évidemment, je suis retourné aux États-Unis, trois fois au Costa Rica que j'adorais, puis au Laos, Thaïlande, Mongolie ... il me manque l'Himalaya ! J'aurais bien aimé faite un camp de base que ce soit de l'Everest ou de l'Annapurna pour voir ce que c'est d’être au pied mais maintenant quand on voit les images de l'Everest et dans l'état où c'est. C’est un peu écœurant car tout est une histoire de fric. Pareil il y a quelques semaines j'étais aux États-Unis, je traversais de grandes plaines et c'est incroyable le nombre de motards que j'ai vu sur des Harley. Les mecs sont là avec leurs lunettes et ce sont encore des gens blindés de tunes. Aujourd'hui tout le monde fait ça. Si tu ne l'as pas fait c'est que tu as loupé ta vie, c'est un peu la Rolex de Sarko ... Mais bon après chacun son truc ...

 

Comment en es-tu arrivé à rentrer à la Société des Explorateurs Français ? Est-ce que tu te souviens en quelle année et qui étaient tes parrains ?

 

C'était en 93-94 et mon premier parrain était Olivier Archambeau mais le deuxième je ne m'en rappelle pas. Par contre je me souviens tout à fait pourquoi. On avait on a eu un prix de la Guilde Européenne du Raid grâce à Olivier et je suis parti à l'aventure avec mon copain Patrick Bernard. Quand on est revenu j'ai écrit un gros rapport sur ce qu'on avait vu et fait sur les traces de Vitus Béring. On avait donc acheté un trafic Renault qui avait deux cent mille kilomètres, on est monté à Horsens, la ville natale de Béring qui se trouve au Danemark où sont exposés deux canons de son bateau échoué dans les îles qui portent son nom. Dans le musée historique de la ville il y avait également une copie de sa tombe qui avait été retrouvée par un des conservateurs, sur la même île car Béring y était mort du scorbut. Ils ont ramené son corps pour faire une reconstitution faciale grâce à son crâne et ils se sont aperçus que tous les portraits qui existaient de lui ne ressemblaient pas au visage reconstitué. En fait il y avait deux Vitus Béring, un romancier mort un siècle avant et le second qui a découvert le détroit. Ils se sont donc trompé de portrait en confondant les deux et le problème maintenant, c'est que pour illustrer les récits de voyage et les bouquins, ils utilisent le mauvais portrait à savoir celui du romancier.

 

Petite parenthèse ! Tous ces gens qui écrivent des livres sur les récits de voyage et sur les explorateurs se pompent sans faire de nouvelles recherches. Maintenant c'est du copier/coller Wikipédia pour pondre un annuaire. Et bien non, il faut faire des recherches et la recherche n'est jamais gravée dans le marbre, tous les jours on apprend quelque chose. Ce fameux portrait de Béring est le meilleur exemple qui puisse exister. Au musée de la Marine de Greenwich il y a une grande toile où il était marqué "mort de Vitus Béring". Ils se sont aperçu que ce n'était pas du tout ça mais que c'était un autre grand explorateur polaire dont le nom m'échappe. Ils se sont simplement trompés mais c’est pareil pour la gravure de cette oeuvre, tu la retrouves dans des bouquins et ça me chagrine.

 

Bref je recentre sur ce projet Béring qui m'intéressait et que j'avais fait par rapport à un autre homme, un astronome français qui avait monté le premier observatoire astronomique de Russie qui était dans la coupole de la Kunstkamera. Lui s'appelait Joseph-Nicolas Delisle et c'était Pierre le Grand, en venant à Paris, qui voulait absolument avoir quelqu'un qui puisse lire les étoiles et observer le ciel. Le grand frère Guillaume Delisle ne pouvait pas venir en Russie car il était géographe du Roi et il a donc proposé son frère. Finalement ça ne s'est pas fait et juste quand le Tsar est mort en 1725, c'est l'année où est parti Joseph-Nicolas Delisle pour la Russie avec tous ses instruments. Il a donc monté l'observatoire à Saint-Pétersbourg. Mais il n'est pas parti tout seul, il est parti avec son autre frère - parce qu'il y en a un autre - qui s'appelait Louis de l'Isle de la Croyère et qui était un peu ... original et bizarre. Ce dernier est donc parti dans le Grand Nord, à Mourmansk pour faire des relevés avec des thermomètres qu'il a pété, il lui est arrivé pleins d'histoires, il s'est paumé dans la toundra, mais il a réussi à revenir. Après quand Catherine II a décidé d'envoyer une expédition pour voir où s'étendait l'Empire Russe et où en étaient les limites entre l'Asie et l'Amérique, le petit frère étrange est parti avec le détachement académique de Béring. Louis de l'Isle de la Croyère a donc été jusqu'en Sibérie et il est arrivé en Alaska. Le seul problème c'est que, quand ils sont partis ils avaient une carte géographique dessinée par Joseph-Nicolas. Lui avait foutu des îles entre les deux continents, ils ont donc suivi ces informations fausses et se sont paumés dans le brouillard. Les bateaux ont finalement été jusqu'aux côtes Américaines. Sur le retour un des navires est rentré, le second - celui avec Béring - a fait des zigzags, ils étaient tous à moitié malades du scorbut et ils se sont échoués dans l'île du cuivre. Les survivants ont reconstruit un petit bateau pour repartir au printemps.

Le truc intéressant c'est que Louis, quand il a rencontré les Indiens d'Alaska, il a vu leurs tatouages. Hop il s'est dépoilé pour montrer les siens parce qu'il avait vécu au Canada parmis les troupes françaises pendant une dizaine d'années et il connaissait très bien les Indiens du Nord. Il a donc reconnu que c'était le même peuple grâce à leurs tatouages. Il savait bien où il se trouvait mais le seul problème c'est qu'il n'a rien écrit, seuls les matelots suédois engagés ont laissé des traces. Pour moi ce type est un exemple d'aventurier et d'explorateur car il était toujours devant tout le monde.

 

Pour en revenir à la SEF, qu'est ce que cette société représentait pour toi ?

 

À vrai dire je ne la connaissais pas donc je ne m'attachais pas forcément à en faire partie. C'est après que je me suis aperçu que ce n'était pas anodin. Finalement d'après mes passions je ne suis pas trop loin de la plaque et je ne suis pas trop éloigné de cette société. Aujourd'hui je suis complètement heureux et épanoui d'y être mais simplement je regrette qu'il y ait des dérives comme ceux qui font le tour du monde sur les mains car ça ne m'intéresse plus ... Tout à l'heure on parlait de Jacques Villeminot et de la malheureuse défunte Betty et tout ça c'était une époque où on pouvait faire quelque chose encore. Je pense que ces gars qui partaient il y a une cinquantaine d'années avec une petite caméra et un magnéto. Pour moi il y avait encore un côté aventure. Moi il faut que ça me fasse rêver et qu'on ramène des images !

Maintenant il faudrait que je me trouve une quête. C'est mon problème j'aimerai bien trouver quelque chose mais quoi ? Tout n'a pas été trouvé ... Une petite tombe gelée dans l'Altaï ça me plairait bien. Aller creuser à 3 000 et poum tu tombes sur un truc ... Là je dois dire que je ne cracherais pas dans la soupe. Là tu m'as posé la question mais c'est moi qui me la pose ... Qu'est-ce que j'aimerai bien découvrir. Je crois que j'aime bien aller sur les traces de. J'aime bien reprendre un récit de voyage et essayer de retrouver par où il est passé, ce qu'il a vu et comment c'est maintenant. Alors c'est surtout Humboldt qui m'intéresse évidemment puisque c'est à partir de ce moment que beaucoup de choses ont commencé, quand j'étais au pied de ma montagne - enfin de cette montagne - je savais que les deux ouistitis avaient emprunté les mêmes chemins.

 

En 2000 je suis également allé sur les traces d'Alcide d'Orbigny qui était un naturaliste du Muséum d'Histoire Naturelle et qui était parti quelques mois avant Darwin. Il a débarqué à Rio puis il est descendu en Argentine et il a dessiné les palmiers, les singes et tout ça. Je l'ai aussi suivi en Bolivie au Cerro Potosi où il est monté tout en haut à 4 800. Ce cerro et celui que j'avais étudié pour ma thèse étaient les deux centres argentifères de l'époque coloniale espagnole et c'est de là que vient l'expression "ça ne vaut pas le Pérou". Je suis donc allé sur ses traces et il y a eu une exposition au Muséum il n'y a pas très longtemps avec ses dessins, ses carnets, ses croquis et c'était fabuleux. Je suis monté en haut du cerro avec son bouquin dans les mains et au sommet je suivais son histoire. Je dois avoir la photo ou quelque part je ne sais plus où. Après ça je suis allé dans les sources d'eau chaude où il a été juste à côté de la montagne, puis à Sucre, ensuite à la capitale amazonienne Santa Cruz de la Sierra. Pendant un mois et demi j'ai interviewé des gens car ce fameux Alcide d'Orbigny a été l'un des premiers à décrire l'homme américain. Il a écrit le bouquin El Hombre americano où il a décrit les civilisations, les peuples et les tribus andines. Maintenant c'est un livre qui est une référence sur l'anthropologie d'Amérique du Sud.

 

Aujourd'hui tu as d'autres envie pour te lancer sur les traces de ?

 

Alors là j'ai un petit truc car je suis en train de travailler sur un botaniste du XVIIe qui s'appelle Joseph Pitton de Tournefort. Il a voyagé en Espagne, en Italie et surtout il a été au Levant en passant par les îles grecques et il en a tiré un récit dont je possède un exemplaire et qui a plus de 150 gravures de géologie, d'archéologie, de botanique et d'ethnologie. Il faudrait donc partir de Grèce et le suivre jusque dans le Caucase en Géorgie. Je suis en train de préparer une petite conférence à la Société Linnéenne de Provence à Marseille. Ce Monsieur était né à Aix-en-Provence et il est mort à Paris écrasé par une charrette près du Jardin des Plantes dans le premier accident de circulation dans la capitale.

 

Il y a une autre expédition dont on parle souvent tous les deux et que tu n’as pas encore évoqué c’est la Croisière Jaune.

 

La Croisière Jaune j'ai quelques informations dessus mais ce qui m'intéresse le plus et ce qui me passionne c'est d'une part le tracé et d’autre part c'est la publication des carnets de dessins du peintre qui était parti avec eux et qui s'appellait Alexandre Iacovleff et il est devenu célèbre grâce à ses nombreux portraits d'africains et d'asiatiques. Il avait déjà été sur la Croisière Noire dans laquelle il avait fait de superbes croquis. Malheureusement je n'ai jamais pu me procurer ce magnifique atlas même si j'ai quelques gravures de turkmènes et de mongols de lui, mais voilà on en revient au papier, au voyage, à l'exploration, au résultat et au partage. Pour moi le travail qu'a fait ce peintre c'est le miroir d'un voyage, tu fais goûter à tout le monde ce que tu as vu.

 

Une autre parenthèse par rapport au papier. Actuellement j'étais vachement pris par Matthieu Tordeur. Au départ je me demandais qui était ce petit jeune et j'avais du mal à comprendre ce qu'il faisait avec son truc sur Facebook. Après un jour, deux jours, trois jours, je me suis dit que ce qu'il faisait était assez chouette, puis petit à petit j'ai été pris dans le continuum de son voyage et je trouvais que ce qu'il faisait c'était génial. Il m'a bluffé et il m'a bien pris comme avec un hameçon. Çà c'est une autre forme de partage.

 

Pour en revenir aux récits de voyage, j'ai un plaisir monstre à consulter les atlas. J'ai ceux d'un voyage en Mer Caspienne par Hommaire de Hell. Je ne sais plus qui dessinait mais c'est pareil ils ont ramené des gravures magnifiques. Tu as le texte sous les yeux, tu regardes la planche et tu voyages avec eux. Parfois je m'attache au récit historique et pas forcément scientifique. Je regarde un peu la géologie, la botanique c'est déjà un peu moins passionnant ... J'aime bien les anecdotes surtout, quand ils pètent une charrette, quand ils perdent un cheval, ou quand ils se font attaquer des bandits. Ces genres de détails sont toujours rigolo mais j'aime aussi voir les ouragans, les éléments atmosphériques qui viennent perturber un peu le voyage. Ça c'est très bien compter par le polonais Nikolaï Prjevalski - qui a donné son nom au cheval mongol - qui a été jusqu'aux portes du Tibet sans jamais réussir à entrer dans Lhassa. Quand on reprend ses récits et ses planches, il y a toujours des tempêtes, des précipices, des attaques de yacks ... Après c'est peut-être l'illustration qui veut que l'on rajoute toujours des centaines de mètres de falaise et quand tu y vas tu te retrouves devant une petite colline de rien du tout. Mais j'aime me plonger là-dedans car ça fait rêver.

 

Tu as déjà répondu en partie tout au long de la conversation mais pour toi, qu'est-ce que cela représente d'être un " explorateur français " ?

 

Là aussi c'est une bonne question ... Il y a des gens qui s'appellent aventuriers. Par exemple j'en connais un qui se dit " explorateur aventurier ". Il y en a un autre qui va dire qu'il est " explorateur voyageur " ou " explorateur baroudeur " ... On peut explorer partout, ça peut être quelque chose de très intime. Mais qu'est-ce que ça veut dire être un explorateur français ? J'ai du mal à cerner une définition exacte. De mon côté j'ai choisi la facilité puisque je m'intéresse à la partie historique, la partie déjà faite et non celle qui se passe actuellement. Toujours pour reprendre notre ami Matthieu Tordeur, est-ce qu'on peut le définir comme un explorateur ? Normalement explorer c'est pour les terres vierges. Si tu retournes dans un endroit où quelqu'un est déjà passé, est-ce que tu explores ? Explorer il y a quand même le côté virginal de l'endroit où tu vas donc évidemment il reste les fonds marins, sur les pôles c'est sûr que tu vas trouver des endroits où personne n'est allé avant toi, mais tout ce qui est terrestre c'est beaucoup plus difficile. Après le problème du céleste ce sont les moyens car tu ne pars pas avec ta paire de tennis. 

 

En revanche justement pour rebondir sur le livre de Sylvain Tesson Sur les chemins noirs. Son tracé des terres vierges de France est excellent. Pour moi c'est une réelle exploration. Il faut un peu d'imagination pour ne pas refaire des trajets qui ont déjà été faits. Compostelle et compagnie c'est un truc de blaireaux, comme les caravanes de mes deux dans le Sahara. Là ce qu'a fait Sylvain Tesson c'est hyper original et c'est très bien. Ça lui permet de voir des choses que l'on ne voit pas et qui n'ont pas été décrites avant. Pour le coup c'est peut-être lui qui reprend le terme d'explorateur mais ça ne répond vraiment à ta question.

Moi je ne me sens pas explorateur ou alors j'explore le passé. Ça me va bien. Je ne suis pas explorateur mais c'est l'exploration qui me passionne, le destin des gens, leurs parcours, ce qu'ils ont découvert et ce qu'ils ont laissé. Voilà je me considère plus comme l'explorateur des explorateurs. Je nourris ma passion, mon intellect et mon désir de toujours trouver des choses nouvelles. Ces petites vacances que j'ai eues dans les Rocheuses m'ont suffi car j'ai vu les abris des Indiens Utes et des pictogrammes. C'était nouveau pour moi, je n'en avais vu qu'en gravures et là j'ai eu la chance de voir ça donc je suis content. J'ai vu des bêtes dessinées sur des parois, de belles montagnes, de beaux granits des beaux batholites, et des paysages nouveaux qui étaient formidables. Est-ce que c'est de l'exploration je ne sais pas, mais en tout cas c'est de la découverte qui correspond à ma quête de savoir.

 

 

 

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