Kiev, Ukraine - Un avenir en guerre




Parfois la chance nous sourie et le hasard nous fait voyager au bon endroit, au bon moment.


À mon arrivée en Ukraine, je voulais me plonger dans le bain en visitant, dès le premier jour, le site de Tchernobyl ainsi que la ville abandonnée de Prypiat. La seconde journée devait être consacrée aux quelques musées d'Arts Russe et Ukrainien pour en apprendre davantage sur ces cultures que je connais très mal. Une fois arrivé aux pieds des lourdes portes qui protègent les oeuvres d'art, déception … Toutes sont fermées et je reste là, sans trop comprendre pourquoi. Pourtant, avant mon départ, j'avais pris soin de noter les jours et horaires d'ouvertures … Mais il y avait un détail que j'avais omis de vérifier. Nous sommes le 9 mai, jour de la Victoire commémorant la capitulation de l'Allemagne nazie en 1945. Cette journée est donc férié en Russie comme dans de nombreux pays de l'ex-Union Soviétique.


Une balade à pied pour découvrir la ville s'impose alors. Je décide donc de marcher au hasard des rues en direction du Nord-Est, vers la Dniepr pour rejoindre le Parc Askoldova Mohyla. Très vite, je me retrouve sur l'une des artères principales à savoir l'avenue Khreshtchatyk. La police semble en condamner toutes les sorties et des centaines de personnes marchent, en plein milieu de la route, en direction de la place Maïdan. Je les suis innocemment et une fois arrivé sur cette place, plus communément appelée place de l'Indépendance, la fête est de rigueur. Des enfants entament un concours de chants et de danses sur une estrade spécialement dressée pour l'occasion ; des adolescents s'affrontent au bras de fer ou au BMX ; puis, à côté de moi, un homme avance au milieu de tous, le sourire au lèvres et les bras levés à la façon du Christ Rédempteur de Rio. Tous semblent heureux en ce jour de lutte contre l'oppression fasciste - à traduire par : le jour de gloire contre les ennemis de la nation - quels qu'ils soient.

Au milieu de ces manifestations de joies, d'autres contrastent avec l'esprit de fête ambiante : un vieux monsieur arbore fièrement une vingtaine de médailles accrochées à son costume du dimanche trop grand ; un groupe de militaires en tenues sont armés d'appareilles photos et mitraillent dans tous les sens ; des couples de jeunes faisant leur service militaire de 12 mois obligatoires, eux aussi en tenues, se tiennent la main et s'embrassent en se mettant des mains aux fesses …

Afin d'immortaliser cette ambiance mêlée au slogan géant " Freedom is our religion " qui trône sur l'un des bâtiments alentours, je me dirige vers la colonne de l'Indépendance pour prendre un peu de hauteur et ainsi avoir une meilleur vue d'ensemble. Une fois à son pied, les séquelles de la guerres sont présentes et m'attirent sans m'y être préparé. Les visages de dixaines de combattants ornent les murs et le sol, accompagnés de bougies et de phrases en ukrainien que je sais déchiffrer. Tous semblent être décédés en 2014 en Crimée ou dans le Donbass entre 2015 et aujourd'hui.


Car en 2018, l'Ukraine est toujours en guerre.


Terre des Cosaques, l'Ukraine fût malmenée tout au long de son histoire. Rognée et envahie de toutes parts par les mongols, par les russes, par la Pologne, ou encore par la Lituanie, elle fût également le berceau des États Slaves et de la Russie moderne après l'arrivée des Vikings au IXème siècle. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, le pays se voit être un des terrains les plus sanglants de la Shoah. De nos jours, la nation de Nicolas Gogol n'est toujours pas épargnée par les conflits et les brasiers ne cessent de brûler.


En novembre 2013, une vague de manifestations explose à Kiev contre le gouvernement en place. Le président Viktor Ianoukovytch est alors destitué par ses opposants en février 2014 et deux figures de la Révolution Orange émergent : Viktor Iouchtchenko et Ioulia Tymochenko. Leurs idées pro-occidentales tentent d'ouvrir l'Ukraine - jusqu'alors tournée vers la Russie - vers des idées, une politique et une mentalité plus européanisées.


En 1991 à la chute de l'URSS, l'Ukraine obtient sa seconde indépendance - la première ayant eut lieu en 1914. Malgré cette libération, le pays reste sous le joue de la Russie. En effet, la Saint Mère Patrie n'entend pas lâcher ce territoire aussi facilement car Kiev était, dès le Moyen-Age, la capitale de ce qui sera plus tard la Russie. De plus, Moscou conserve ses bases navales en Crimée, notamment à Sebastopol et l'enseignement de la langue de Dostoïevski reste obligatoire jusque dans les années 2000. Ce regard vers l'Europe de l'Ouest est donc considéré par beaucoup d'ukrainiens comme une trahison. Un climat de seconde Guerre Froide se réinstalle et l'Europe prend la place de l'envahisseur Américain. Le spectre d'une nouvelle perte culturelle mêlé à une crise économique créent un tiraillement et le peuple gronde.

Une brèche se crée alors entre le côté pro-russes et le côté hongro-polonais tourné vers l'Ouest. Le pays se divise et se fracture en deux. Les rives du Dniepr sont une frontière naturelle entre deux états qui ne vont pas tarder à éclater.


Suite à la destitution de Ianoukovytch, des émeutes éclatent à Kiev faisant 80 morts et des centaines de blessés. Peu à peu, des affrontements éclatent au Sud et à l'Est du pays. La Crimée puis le Donbass s'enflamment. Près de la frontière russe, les combattants sont replongés au temps de la Grande Guerre. Comme en 14, les deux camps vivent la plus atroce des guerres - si compté qu'il y en ai de moins difficiles - celles des tranchées. Terrés, l'artillerie fait tout pour déloger l'ennemie, qui se trouve à quelques dizaines de mètres de là seulement.

A la fin de l'année 2014, les accords de Minsk avaient été signés entre l'Ukraine et la Russie afin de faire cesser les combats. Mais en vain, ces derniers n'ont pas tenus. De plus, des armes de calibres interdits sont utilisés, laissant derrières eux mort et destruction. Les villes sont évacuées, abandonnées et des régions entières se transforment en zones d'exclusions à la manière de Prypiat et de Tchernobyl.


De nombreuses rues de Kiev sont donc marquées des visages de ceux tombés pour défendre leurs idéaux contre un envahisseur rouge. Si ce mercredi 9 mai est un jour de fête et de célébration, les esprits, eux, restent marqués de souffrances avec l'idée omniprésente que tout peut éclater de nouveau à n'importe quel moment.

La situation s'est plus ou moins calmée aujourd'hui, mais il est difficile de dire ce que sera demain. L'avenir de l'Ukraine risque - probablement et malheureusement - d'être marqué des traumatismes passés mais également de ceux à venir …




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