François-Auguste

BIARD

 

L'Enquête d'une vie

Sur les traces d’un artiste oublié

C’est après une promenade sur les bords de la Seine et sous les ombrages de la forêt de Fontainebleau, que j’ai commencé à rédiger cet article. Non comme un écrivain ayant participé aux appréciations artistiques de son époque, mais plutôt comme le confident d’une pensée que je crois être encore dans toute sa sève. Il y a cent quatre-vingts ans, Biard franchissait le 71e parallèle Nord pour s’installer, le temps de quelques croquis, sous une tente de Lapons. Cette fascination et cet amour pour le Grand Nord nous unis lui et moi. La découverte du peuple Same dans l’oeuvre de Biard marque le début de mon intérêt pour ce peintre ainsi que mes premières recherches sur son oeuvre.

 

Rédiger le catalogue d’un artiste disparu équivaut à faire une enquête policière. Il faut déterrer le passé, fouiller les archives et récolter les preuves. C’est un travail passionnant pour celui qui l’entreprend et cela se transforme très vite en un voyage sans fin, voir en une obsession dévorante. Au fur et à mesure que les découvertes se font, la liste des oeuvres s’agrandit et devient alors de moins en moins exhaustive. 

 

Tout doit commencer rue Juiverie, en plein coeur du vieux Lyon. Le XIXè siècle pointe alors timidement le bout de son nez. Les familles Biard et Brunet sont plus que discrètes dans la région et ils ont laissé peu de choses concernant la jeunesse de François-Thérèse. Les autorités militaires le déclarent inapte au service en 1819, puis quelques rares textes le citent. Rien de bien détaillé pour le moment mais mes recherches finiront un jour par payer et lèveront le voile sur certains mystères. Il faut attendre 1826, pour trouver les premières traces le concernant, avec le recensement de Lyon et l’Indicateur des habitants de la ville de Lyon de 1827. Nous connaissons alors la première adresse où il vit seul : 9 place Confort. Biard est officiellement devenu “peintre en tableaux” lyonnais. Il déménage ensuite très vite 1 rue Saint-Joseph de 1827 à 1834. En 1835, il saute le pas et s’en va pour la capitale. Tout d’abord 13 rue Bleue puis 25 rue Helder. Il s’installe finalement de 1836 à 1858 dans l’un des plus beau lieu de Paris, au n°8 de la place Vendôme. Henry Berthoud décrit parfaitement cet endroit hors du commun et hors du temps dans un de ses articles :

"Au coin de la place Vendôme, noble encadrement du plus grand monument de l’empire, s’élève une maison surmontée du n° 8. C’est un de ces vastes hôtels qui sentent leur Louis XIV et dans l’ensemble duquel on trouve de la noblesse dès que l’on y met le pied. En effet, une large cour permet aux voitures de manoeuvrer avec facilité ; un balcon de fer sert de rampe à l’escalier tout en pierre de liais et dont chaque marche reçoit à l’aise quatre personnes à la fois ; enfin, les appartements élevés comme dans les palais royaux ne ressemblent pas aux petites boîtes de pierre ou de plâtre dans lesquelles s’étiolent la plupart des Parisiens. L’air et la lumière sont prodigués de toutes parts dans cet hôtel.

 

Donc, portez votre main sur la rampe de fer de l’escalier et montez ! Montez jusqu’au dernier étage de la maison ! Ne craignez pourtant point trop la fatigue, car un large palier, d’étage en étage, un palier presque aussi grand qu’un appartement tout entier de la Chaussée-d’Antin, vous donnera de repos et la facilité de respirer à l’aise… Vous voici arrivés en face d’une galerie : tirez la sonnette. Une femme de chambre provençale vient ouvrir et vous salue avec cette bonhomie méridionale, vive, alerte et dévouée qu’on est si loin de trouver dans les domestiques corrompus de Paris… Elle vous introduit dans un immense atelier." (1)

 

Aujourd’hui transformé en magasins de luxe, cet ancien atelier de la place Vendôme garde le prestige et la grandeur qu’il avait il y a plus d’un siècle.

 

En 1843, un an avant la naissance de son fils Georges, Biard achète deux petites maisons ainsi qu’un terrain près de Fontainebleau, à Samois-sur-Seine - plus précisément dans le quartier des Plâtreries. C’est dans cet environnement que Marie-Henriette - sa première fille - sera élevée pendant son enfance. Son inventaire après décès décrit très bien et très simplement l’un des biens achetés plusieurs années avant sa disparition :

"Une maison pleine aux Plâtreries, commune de Samois consistant en deux corps de bâtiments contigus, jardin derrière, au nord, un grand terrain se prolongeant en pointe le long du chemin de Halage.

M. Lamy régisseur du domaine royal de Fontainebleau, dûment autorisé à feu M. Biard, par lequel il a été concédé à ce dernier, à titre de tolérance révocable à volonté, le droit de diriger dans sa propriété des Plâtreries le cours de source provenant du parc de la Madeleine faisant partie du domaine de la Couronne." (2)

 

La première fois que je me suis rendue à Samois et au Plâtreries en 2016, je conduisais en longeant les quais de la Seine à une allure étrangement calme. Très vite, j’ai eu l’impression de me retrouver dans un parfait exemple de village romantique à la française. De la verdure partout, des fleures, des bateaux, des ponts, des maisons anciennes, du pittoresque et du calme. J’ai alors compris pourquoi Biard était venu se perdre dans ce petit paradis et je me surprenais même à l’envier. Après avoir étudié le cadastre Napoléonien ainsi que les divers documents récoltés, j’ai put retrouver cette dite maison. Évidemment, beaucoup de choses ont changé mais la passion qu’il y a laissée est toujours présente. À quelques minutes de là en voiture, changement de décor et d’ambiance. Sa dernière demeure m’amène devant les ruines d’une chronique perdue et enfouie - étape finale de mon pèlerinage. Me retrouver face à face avec ce personnage qui occupe une partie de ma vie me rend à la fois triste et ému.

 

 

François-Thérèse BIARD

29 Juin 1799

20 Juin 1882

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Froide couche pour un

si long sommeil.

 

L’épitaphe choisie n’est pas anodine et fait référence à son passage dans le Grand Nord. La boucle de ses aventures est donc bouclée. Malheureusement depuis les dernières années de sa vie, Biard est quelque peu tombé dans l’oubli. Sa tombe, délabrée et cassée reflète l’abandon de cet homme qui a tant apporté pour l’histoire artistique de notre pays. 

 

Visite de son atelier de Samois

 

“En arrivant aux Plâtreries, Biard se fit tout d’un coup connaître, en peignant sur le mur de sa modeste maison, de curieuses odalisques regardant les bateaux à vapeur de Montereau à Paris. Un ennuque, armé d’un large cimeterre, était derrière elles, prêt à pourfendre l’audacieux qui s’approcherait."  (3)

La maison que j’avais identifiée comme étant celle de Biard me paraissait coller parfaitement à la description faite dans l’inventaire après décès précédemment cité. Mais je devais en être sûr à cent pour cent ! Je devais également éclaircir certains problèmes que je n’arrivais pas à comprendre jusque-là.

J’ai donc étudié les deux pistes qui s’offraient à moi et qu’il me restait à savoir éplucher les registres cadastraux ainsi que les actes de ventes notariales de l’époque d’une part ; et de l’autre, je devais absolument visiter les terrains et maisons pour comprendre in-situ si tout concordait bien. 

Après avoir fouillé les archives de Dammarie-les-Lys et après avoir embêté plusieurs jours d’affilés les aimables archivistes qui m’ont été d’une aide précieuse, j’ai enfin pu lever les mystères sur les propriétés de F.A. . Pour résumer tout ce méli-mélo de papiers et de propriétés, Biard a acheté une première maison au Plâtrerie le 10 novembre 1843 - que nous nommerons maison A pour faire simple.

 

"Une maison située aux Plâtreries, commune de Samois, canton en arrondissement de Fontainebleau, se composant de plusieurs chambres au rez-de-chaussée et au premier étage, grenier au-dessus couvert en tuiles ; ledit rez-de-chaussée ayant entrée par deux portes, une devant à côté de laquelle est une porte de cave, l’autre du côté du midi et éclairée par deux croisées, également une devant et l’autre du côté du midi, le premier étage éclairé par deux fenêtres au-dessus des deux portes du rez-de-chaussée, le grenier a son entrée par une lucarne sur la cour ; du côté du nord dans le pignon de cette maison apparaît une lucarne. Petite cour devant ladite maison entourée de murs dans laquelle on entre par une porte donnant sur un petit passage commun [ … ]" (2)

 

Quelques temps après, à la fin de l’année 1846, il achète une seconde maison - que nous nommerons maison B visible sur ce plan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Une maison comprenant : au rez-de-chaussée, un atelier pouvant servir de salon, un vestibule entre le salon et la salle à manger, une salle à manger, une cuisine et un cabinet à côté ; et au premier étage, deux chambres à coucher et un petit cabinet ; et au second étage, une chambre de domestique et un grenier.

Un jardin au midi du bâtiment ci-dessus faisant hache vers le nord par une bande de terrain qui se trouve derrière ce bâtiment et ceux de la famille Allaine.

Et un hangar dans le jardin au midi de ce jardin [ … ]" (2)

 

Je n’arrivais pourtant pas à me représenter ces deux maisons. Pourquoi a-t-il acheté ces deux terrains qui ne communiquaient pas ? Ce choix me semblait illogique et je me devais d’approfondir mes recherches. J’ai donc étudié encore de plus près les parcelles cadastrales ainsi que les actes de propriété pour enfin tomber sur la pièce manquante de mon puzzle. 

 

"Un terrain contenant douze mètres de largeur dépendant autrefois d’un jardin clos de murs situés lieu dit les Plâtreries, commune de Samois, garni de trèfles et plantes, d’arbres à fruits et un cours d’eau qui se trouve dans cette portion de terrain tenant d’un côté à Mr Allaine, d’autre côté l’acquéreur, d’un bout le chemin de hallage et d’autre bout le chemin de Samois aux Plâtreries [ … ]" (2)

 

Biard achète donc un petit terrain le 25 juillet 1848 (représenté en jaune sur le plan ci-dessus), derrière et au touchant du jardin des vendeurs, servant à communiquer entre ses deux propriétés. À partir de là, je comprenais mieux le pourquoi du comment - même s'il est étrange d’acheter deux maisons séparées par une autre qui ne nous appartient pas. Biard avait-il espoir de l’acheter elle aussi ?

Quoi qu’il en soit, mon mystère était résolu ! Enfin presque car un mystère peut-en cacher un autre ... À force de fouiller toujours plus dans les archives, de nouvelles surprises finissent toujours par nous tomber dessus. De découvertes en découvertes, l’histoire ne s’arrête pas là. Au départ je parlais de méli-mélo de papiers et je pense avoir utilisé ce terme à bon escient ...

 

Nous l’avons vu précédemment, les années 1840 représentent les années de gloire pour notre peintre voyageur et son aisance financière lui permettent d’acheter une petite partie des Plâtreries. Malheureusement, le vent va très vite tourner et à son retour du Brésil en 1860, croulant sous les dettes, Biard se voit obligé de vendre aux enchères une partie de ses collections de peintures et d’objets récoltés lors de ses voyages. Il devra également repasser devant notaire pour cette fois-ci, revendre en 1862 le petit passage à son ancien propriétaire ; puis en 1864 afin de se séparer à contre coeur de sa première maison - la maison A. Il ne lui restait donc plus que la seconde, la B. C’est dans cette dernière qu’il finira ses jours et qu’il peindra ses dernières toiles. 

Flore, sa seconde femme finira elle aussi sa vie dans cette même maison. Dans un acte de donation ainsi que dans son testament, elle lègue cette maison et ce qu’elle possède à sa soeur - qui s’empressera de tout revendre quelques jours après le décès de Flore Biard.

 

Sur le papier tout ceci est bien beau mais partir sur le terrain est toujours plus formateur.

 

Un jour, une réponse à un courrier oublié est arrivée chez moi. La famille F. acceptait de m’accueillir chez elle afin de boire le thé tout en me faisant visiter leur maison - la maison A. 

À peine ai-je eu le temps de franchir le pas de la grille d’entrée que mon esprit imaginait un vieux peintre à la barbe grisonnante déambulant en ces lieux, le dos courbé par l’âge et les voyages, habillé d’une redingote noire tachée de peinture fraîche.

Autour de quelques gâteaux, nous discutons des rumeurs familiales qui entretiennent le mythe des aventures de Léonie d'Aunet et de Victor Hugo. Serait-ce dans ce jardin, dans cette maison, que leurs amours et leurs aventures ont débutés ? Ce lieu abriterait-il des mystères qui n’ont encore jamais été avoués ?

Au fil de la conversation, j’apprends que c’est l’ancêtre de cette famille qui a acheté cette maison à Biard en 1864 et que depuis, le bien se transmet de génération en génération. À l’intérieur, rien ou presque n’est resté de cette époque. Les murs, le carrelage et le parquet sont quand à eux, les rares témoins de ce passé oublié.

Une fois la visite entamée, c’est avec une grande émotion que j’ai pu faire correspondre la réalité, avec les descriptions trouvées dans les archives. La disposition des pièces, la forme de la bâtisse et du jardin, tout se juxtaposait parfaitement. C’est émouvant de se retrouver dans la petite cuisine de la maison - pièce probablement la mieux conservée dans son charme XIXè - puis de passer à la salle à manger, pour enfin se retrouver dans le grand atelier - aujourd’hui transformé en salon. Là encore, mon imaginaire s’emporte et les récits décrivant les différents lieux de travail de Biard prennent vie sous mes yeux. Me dire que Léonie et F.A. ont vécu ici, qu’ils ont foulé ces planches, ces dalles, que leur fille Marie-Henriette y a passé son enfance et que quelques-unes des plus belles toiles de cet artiste ont été produite ici … Il m’est impossible de décrire les sensations et l’exaltation ressenties sur le moment. 

(1) - Samuel-Henry BERTHOUD, Le Singe de Biard, Musée des familles

(2) - Archives Départementales de Seine-et-Marne

(3) - L’Abeille de Fontainebleau, 30 juin 1882

©Baptiste Henriot 2019

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